Le catalogue de l’exposition du musée Marmottan Monet s’ouvre par une citation tirée d’À la recherche du temps perdu. Dans Le Côté de Guermantes, Proust écrit : « Car on ne peut bien décrire la vie des hommes, si on ne la fait baigner dans le sommeil où elle plonge et qui, nuit après nuit, la contourne comme une presqu’île est cernée par la mer. »
Métaphore marine opportune – le sommeil et la mer ont beaucoup à voir ensemble – qui constate que notre existence est constituée, presque à égalité, d’une vie consciente, active, et d’une vie que l’on rechigne à qualifier d’inconsciente et d’inerte tant elle correspond à une activité psychique, cérébrale, intense (ainsi que le précise, dans son essai introductif, l’une des commissaires, la neurologue et historienne des sciences Laura Bossi).

Un moyen d’accès au divin
Loin d’indifférer, le thème du sommeil captive aujourd’hui, comme il l’a toujours fait en vérité. Ces deux sources fondamentales de la culture occidentale que sont la Bible d’une part et le double héritage grec et romain de l’autre avaient compris que le temps du sommeil ne correspondait pas seulement à une infra-existence végétative, mais pouvait dévoiler l’avenir par le truchement du songe et constituait une voie d’accès privilégiée au divin. Quant à la filiation qui lie, dans la mythologie, Nyx, ténébreuse déesse de la Nuit, à Hypnos, dieu du Sommeil, et la gémellité qui unit ce dernier à Thanatos, personnification de la mort, elles illustrent la congruité et l’impressionnante profondeur symbolique du panthéon grec1.

Foundadon
Proximité avec la mort
Avec le Christianisme, la Résurrection approfondit l’analogie entre le sommeil et la mort. Les défunts se trouvent exceptionnellement extirpés du sommeil de la mort par l’intervention miraculeuse du Christ et des saints. Tous les morts se verront surtout réveillés lors du Jugement dernier, ce dont l’exposition ne traite guère. L’apôtre Jean endormi durant la Cène s’abandonne dans la confiance qu’il porte à son maître. Quant à la Dormition de la Vierge (car Marie ne meurt pas), elle traduit le fait que la mère de Jésus s’est « endormie en Dieu ».

Petite histoire du sommeil dans l’art
Le propos de l’exposition pourrait être résumé comme une brève histoire culturelle du sommeil dans la civilisation européenne. La partie la plus tangible, assurément la plus séduisante de cette histoire qui embrasse tous les aspects de la vie (religieuse, littéraire, intellectuelle, morale, etc.) réside évidemment dans les arts visuels. Le spectateur se trouve accueilli, dans une pièce tendue de bleu, par des dormeurs de tous âges, de toutes conditions et d’époques diverses, regroupés autour d’une célèbre jeune femme richement vêtue et endormie sur une nappe de brocart, peinte par un anonyme d’inspiration caravagesque – Domenico Fetti ? –, tableau prêté par le musée des Beaux-Arts de Budapest. L’exposition n’en fait pas grand-chose2, le catalogue, rien.

Des typologies d’assoupis
Pluralité des dormeurs donc, qui répond à celle des sommeils dans lesquels ils « tombent », comme on dit : sommeil inquiet ou oublieux de soi, innocent (de l’enfant ou de la bête), sommeil impur ouvrant la voie à Éros, qui restaure ou fait des dormeurs (et surtout des dormeuses…) des êtres vulnérables au regard comme à la main. Thématiques, les différentes sections considèrent des typologies d’assoupis renvoyant à des réalités distinctes, voire opposées (une œuvre peut cependant renvoyer à plusieurs thèmes, ce qui constitue toujours la faiblesse de ce type de ventilation « conceptuelle »).

Sujets d’histoire, objets de regard
Celle intitulée « Doux sommeil/Bonheur pur » introduit à un sommeil sans trouble : le charmant Mon deuxième sermon de l’Anglais John Everett Millais (1864) met en scène une fillette, sorte de chaperon rouge, apparemment peu sensible à l’éloquence sacrée. Traitant un thème voisin – l’enfant endormi –, le Parisien Fernand Pelez n’élude pas la sauvagerie des inégalités sociales dans Un martyr. Le Marchand de violettes (1885) avec son garçonnet exténué. Suivent les dormeurs richement métaphoriques de la Bible dominés par Noé ivre, exposant son embarrassante nudité à ses fils (Giovanni Bellini, 1515) et le beau Christ sortant la fille de Jaïre de son sommeil mortel par le Praguois Gabriel von Max (1878).

De belles endormies
Les voiles d’Hypnos et Thanatos invitent ensuite à considérer la corrélation étroite du sommeil et de la mort dans le fécond héritage grec. La section consacrée au sommeil érotique consiste moins à explorer la question du côté de celui qui dort que de l’appréhender à travers le regard lubrique porté par l’artiste et, par son truchement, le spectateur, sur un dormeur qui est souvent – pas toujours (Endymion) – une dormeuse « offerte », sans pudeur, dans son abandon.
La passion « scopique », comme dit le jargon postmoderne, pour être socialement acceptable, supposa longtemps un voile narratif mythologique (paradigme de la nymphe endormie et du satyre). Italiennes, deux des œuvres les plus fortes de la salle ne s’embarrassent plus de ces précautions : La Pisana sculptée par Arturo Martini (1933) et Midi dû à ce grand moderne que fut le Piémontais Felice Casorati (1923).

Sommeils habités
Nous pénétrons plus loin dans l’empire du rêve, des songes prophétiques du monde homérique à l’interprétation, prétendument scientifique, amorcée au XIXe siècle, pour constater que l’intrication de l’univers onirique et de l’art a toujours été étroite. Les artistes, le « plasticien » comme le littérateur, se nourrirent du songe – carburant et comburant – longtemps avant les symbolistes qui firent du rêve l’un de leurs domaines de prédilection. On apprend dans le songe : sur soi, sur son devenir peut-être, mais l’artiste y trouve surtout sa matière quand il n’y peaufine pas l’œuvre à venir.

Cauchemars
Le sommeil toutefois abrite des songes moins radieux et constructifs. Versant ténébreux du siècle des Lumières, explorant l’envers de la raison, l’œuvre de Füssli et celui de Goya sont ainsi hantés de créatures cauchemardesques, de succubes et autres incubes (la présence d’une belle endormie du maître espagnol satisfait l’œil ici, mais n’emporte nullement l’adhésion au sein de la thématique retenue du « Sommeil troublé »). La vraie découverte (pour nous) dans ce registre du rêve trouble est l’étrange Cauchemar du Danois Blunck (1846), tributaire des œuvres connexes de Füssli produites à la fin du XVIIIe siècle.

La chambre et le lit
Par l’intermédiaire d’un meuble (le lit, défait, de Delacroix) et d’une pièce (la chambre), on achève ce beau parcours diurne et nocturne, mais certes pas somnolant, et l’on sort en disant comme le Descartes des Méditations métaphysiques : « Je suis homme et par conséquent j’ai coutume de dormir. » Je dors donc je suis.
Concluons en remarquant que le catalogue de l’exposition, intéressant, articule des articles et des notices et ne consiste pas, comme c’est trop souvent devenu le cas, en une suite d’essais garantissant au visiteur de trouver ce qu’il ne cherche pas (va pour la sérendipité !) et surtout de chercher ce qu’il ne trouvera pas. Il est toutefois fâcheux que tous les objets ne bénéficient pas ici d’une notice.

1 Bizarrement, on ne croise pas Morphée dans l’exposition.
2 Nous n’avons pas utilisé l’audioguide, qui paraît donner quelques informations.
« L’Empire du sommeil », jusqu’au 1er mars 2026 au musée Marmottan Monet, 2 rue Louis Boilly, Paris 16e www.marmottan.fr
Commissariat : Laura Bossi et Sylvie Cartier (avec Anne‑Sophie Luyton, Marie-Louise Favre et Edwige Lequesne). Catalogue (collectif), éditions In Fine, 222 p., 35 €









