En 1941, Henri Matisse a 72 ans. Après une opération qui l’affaiblit physiquement, il se sent doté d’une « seconde vie », bouillonnante d’idées et d’inspirations nouvelles. Les treize années qui suivent seront celles d’un extraordinaire foisonnement. Redécouvrant le dessin, réalisant ses ultimes peintures, inventant la gouache découpée, imaginant des décors et vitraux, illustrant des livres, l’artiste crée sans relâche et multiplie les chefs-d’œuvre, du livre Jazz aux Nus bleus et aux Intérieurs de Vence. Sa correspondance et ses écrits constituent une passionnante porte d’entrée vers ces années, si fertiles que l’artiste écrit malicieusement à son ami André Rouveyre : « Le petit bonhomme n’est pas encore mort. »
« J’ai plusieurs toiles en train. J’éprouve les curiosités que donne un pays nouveau. Car je n’ai jamais été aussi clairement en avant dans l’expression des couleurs – jusqu’ici j’ai piétiné à la porte du temple. »
Après son opération en 1940, Matisse se replonge dans le dessin, avant de revenir pour un temps à la peinture. Entre 1946 et 1948, il entreprend un ensemble de toiles, les Intérieurs de Vence. Il écrit alors ces lignes à André Rouveyre, ajoutant : « Je suis engagé dans la couleur définitivement, car les dessins ne m’intéressent plus. » Ces Intérieurs peints dans sa villa de Vence sont considérés comme son adieu à la peinture et sont intimement liés à la technique qu’il utilise déjà et qui prendra une place croissante dans son œuvre : les gouaches découpées. Leur écho se ressent dans l’absence de profondeur, le traitement des objets et le chromatisme très travaillé, jouant sur les oppositions entre couleurs chaudes et froides et entre les plans du tableau.

« L’artiste doit apporter toute son énergie, sa sincérité et la modestie la plus grande pour écarter pendant son travail les vieux clichés. »
Ce texte accompagne l’une des planches de l’album Jazz, paru en 1947 après plusieurs années de recherches. Le projet initial, dont l’essence est la couleur, ne comporte que des images, imprimées d’après des maquettes en papier découpé. Finalement, Matisse y ajoute de courts textes évoquant ses créations. « Ces textes ne servent que d’accompagnement à mes couleurs comme des asters aident dans la composition d’un bouquet de fleurs d’une plus grande importance », explique-t-il. Jazz, dont les images se réfèrent à l’enfance et au voyage, rencontre un grand succès et est le symbole de la nouvelle jeunesse de Matisse qui, dans les années 1940 et 1950, évite joyeusement « les vieux clichés ».

« Elle est le résultat de toute ma vie active. Je la considère malgré toutes ses imperfections comme mon chef-d’œuvre. »
Ainsi Matisse évoque-t-il la chapelle de Vence, à laquelle il travaille durant plusieurs années, dans une lettre écrite pour l’inauguration de la chapelle, en 1951. Quatre ans auparavant, il avait été invité par la congrégation des Dominicaines de Notre-Dame-du-Rosaire à concevoir le décor de sa nouvelle chapelle, qu’il imagine avec l’architecte Auguste Perret. Matisse conçoit vitraux, décors de céramique aux dessins stylisés et vêtements liturgiques. Couleur, lumière et ligne se marient dans cette œuvre unique, aussi saisissante qu’enveloppante. Matisse est particulièrement fier de son œuvre : « Quand j’entre dans la chapelle, je sens que c’est moi tout entier qui suis là – enfin tout ce que j’ai de meilleur. »

« Le papier découpé me permet de dessiner dans la couleur. Il ne s’agit pour moi que d’une simplification. Au lieu de dessiner le contour et d’y installer la couleur – l’un modifiant l’autre –, je dessine directement dans la couleur. »
En 1951, Matisse décrit ainsi la technique qu’il a imaginée et développée depuis Jazz : les gouaches découpées. Dans les années 1930, il avait employé des papiers découpés, déjà colorés, pour concevoir La Danse commandée par Albert Barnes. Lors de la conception de Jazz, il commence à peindre lui-même les papiers, dans lesquels il « dessine avec des ciseaux ». La série des quatre Nus bleus est, en 1952, la parfaite illustration des possibilités graphiques et picturales de cette technique : « avec plus d’absolu, plus d’abstraction, j’ai atteint une forme décantée jusqu’à l’essentiel », notait-il en 1952.

« Entre la couleur absolue et le peintre, il n’y a plus maintenant d’autre médiation, d’autre accès à la création que la ligne, sillage imprévisible et irréversible de l’acier. »
Alors qu’il recherche dans les Nus bleus l’essence de la forme, Matisse emploie aussi les gouaches découpées pour des œuvres de plus grande taille. Dans ses ultimes œuvres, son art devient plus décoratif et monumental, à l’image de La Tristesse du roi, première gouache découpée à entrer dans les collections publiques. Avec cette composition réunissant trois personnages stylisés – « le roi triste, une danseuse charmeuse et un personnage grattant une espèce de guitare de laquelle s’échappait un vol de soucoupes volantes couleur or » –, comme avec La Gerbe (voir plus haut), l’une de ses dernières œuvres, Matisse célèbre « le mariage, dans un moment si éblouissant qu’il paraît éternel, de l’âme de la couleur et de l’âme du ciseau ». « En créant ces papiers découpés et colorés, il me semble que je vais avec bonheur au-devant de ce qui s’annonce, ajoute encore l’artiste visionnaire. Jamais, je crois, je n’ai eu autant d’équilibre qu’en réalisant ces papiers découpés. Mais je sais que c’est bien plus tard qu’on se rendra compte combien ce que je fais aujourd’hui était en accord avec le futur. »

« Matisse 1941-1954 », jusqu’au 26 juillet 2026 au Grand Palais, square Jean Perrin, avenue du général Eisenhower, 75008 Paris. www.centrepompidou.fr
À lire :
Redécouvrir Matisse
Dossiers de l’Art n° 335
Éditions Faton, 80 p., 11 €
Pour aller plus loin :
– Dossiers de l’Art hors-série n° 14, « Matisse. Paires et séries », 64 p., 11 €.
– L’Objet d’Art hors-série n° 18, « Matisse. Une seconde vie », 64 p., 11 €.
– L’Objet d’Art hors-série n° 148, « Matisse. Comme un roman », 64 p., 11 €.










