La rétrospective Gerhard Richter de la Fondation Louis Vuitton est inédite par son ampleur. Grâce aux prêts de plus d’une centaine de musées, galeries et collectionneurs à travers le monde, quelque 270 œuvres (peintures, dessins ainsi que quelques sculptures) ont investi l’intégralité des espaces créés par Frank Gehry. Soit trente-quatre salles qui retracent, de manière chronologique, le parcours pictural de l’artiste, depuis ce qu’il considère comme étant son premier tableau (Table, 1962) jusqu’à son dernier réalisé en 2017, date à laquelle il décide d’abandonner la peinture.

Des œuvres jamais vues à Paris
On y découvre ses toiles les plus célèbres, à l’instar des portraits lumineux de sa fille Betty (emblématique tableau de 1988), mais aussi des œuvres jamais vues à Paris, comme sa bouleversante série Birkenau. Âgé aujourd’hui de 93 ans, Gerhard Richter a été étroitement associé à cette exposition dont il a choisi lui-même les deux commissaires, le Suisse Dieter Schwarz, ancien directeur du musée de Winterthur et auteur du catalogue raisonné de ses dessins, et le Britannique Nicholas Serota, qui fut longtemps le directeur de la Tate à Londres.

L’utilisation de la photographie
Le parcours s’ouvre sur les années 1960, marquées par le passage de Richter (natif de Dresde, en ex-RDA) en Allemagne de l’Ouest et par son installation à Düsseldorf. Une décennie-clé, au cours de laquelle le jeune peintre, formé à l’Académie des beaux-arts de Dresde et initié aux genres traditionnels de la nature morte, du portrait et de la peinture d’histoire, met en place la démarche – très réfléchie – qui restera la sienne pour les décennies à venir : ne jamais peindre directement d’après nature, mais prendre pour point de départ des photographies. Certaines sont découpées dans des journaux et magazines. D’autres viennent de ses propres albums de famille.

Un peintre hanté par le nazisme
Hanté par la Seconde Guerre mondiale et les atrocités du nazisme, Richter s’en fait l’écho dès le début de sa carrière, avec des toiles de grand format, sidérantes et glaçantes, comme Oncle Rudi, portrait de son oncle en uniforme de la Wehrmacht (il fut tué au front dès 1939), ou encore Famille à la mer, où le brave grand-père (et beau-père de Richter) se révèle en réalité être un ancien médecin SS, qui prit part au programme d’euthanasie conduit par les nazis.
Les années 1960 sont aussi celles où l’artiste élabore son « flouté » si caractéristique, obtenu par le glissement du pinceau ou de la brosse sur la surface peinte encore humide. Un procédé qui maintient à distance l’image photographique, la rend plus abstraite aussi.

À la fois figuratif et abstrait
Abstraction ou figuration, dans les années 1970, il faut choisir son camp. Richter, lui, s’y refuse, interrogeant sans cesse la représentation et remettant en question l’affrontement entre ces deux conceptions prétendument ennemies de la peinture, l’une censée être la voie de la modernité, l’autre, celle d’un retour vers le passé. Tout au long de sa carrière, il ne cesse ainsi d’aller de l’une à l’autre, et le découpage du parcours en tranches chronologiques le montre clairement, puisque coexistent au sein d’une même période des œuvres en apparence antinomiques.
Les exemples abondent. Les 48 Portraits en noir et blanc d’intellectuels et savants, peints pour la Biennale de Venise de 1972, datent des mêmes années que les Peintures grises, totalement monochromes. La toile Lilas (1982), qui appartient à la série des Abstrakte Bilder (Tableaux abstraits), cohabite avec des natures mortes aux sujets traditionnels, telles que des crânes et des bougies.

La question de l’atelier
Tout au long de la visite, Gerhard Richter ne cesse de nous surprendre – et de nous dérouter –, tant sa soif d’expérimentation se révèle multiple, et incessante. D’une remarquable exhaustivité, le parcours laisse cependant de côté la question de l’atelier.
Aucune salle, sur les trente-quatre que compte la visite, n’est en effet consacrée aux coulisses (et secrets) de sa création, ce qui aurait été passionnant tant l’œuvre de Richter est abondante, complexe, et soulève des interrogations d’ordre technique et logistique. Pas non plus de film montrant l’artiste en train de peindre ou nous dévoilant son processus créatif – on ne saura pas comment s’organise son travail à l’atelier, et quelles tâches il délègue à ses assistants. Un réel regret, pour quelqu’un qui a prêté une attention si méticuleuse à la matière.

« Gerhard Richter », jusqu’au 2 mars 2026 à la Fondation Louis Vuitton, 8 avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116 Paris. Tél. 01 40 69 96 00. www.fondationlouisvuitton.fr
Catalogue, coédition Fondation Louis Vuitton / Citadelles & Mazenod, 396 p., 49,90 €.









