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Éditions Faton - Expositions - L’invention d’Étretat par les peintres au musée des Beaux-Arts de Lyon

L’invention d’Étretat par les peintres au musée des Beaux-Arts de Lyon

De Courbet à Matisse en passant par Monet, les peintres furent éblouis par Étretat. Le village devint un motif de création privilégié pour les artistes, un lieu aujourd’hui en péril… Le Städel Museum de Francfort-sur-le-Main et le musée des Beaux-Arts de Lyon, possédant chacun des œuvres majeures de Courbet et Monet peintes à Étretat, ont décidé de les réunir pour évoquer l’épopée artistique de ce modeste village de pêcheurs devenu un atelier de peinture en plein air.
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Claude Monet, Étretat, l'Aiguille et la Porte d'Aval, 1885
Claude Monet (1840-1926), Étretat, l'Aiguille et la Porte d'Aval, 1885. Huile sur toile, 65,1 x 81,3 cm. Williamstown, Clark Art Institute. Photo service de presse. © Clark Art Institute

La Vague de Gustave Courbet (1869) du Städel Museum retrouve ainsi son pendant, La Falaise d’Étretat, après l’orage (1869-1870). Les équipes allemandes et – pour le commissariat français – Isolde Pludermacher, conservatrice générale des peintures au musée d’Orsay, et Stéphane Paccoud, chargé des peintures et des sculptures du XIXe siècle au musée des Beaux-Arts de Lyon, ont rassemblé 150 œuvres provenant du monde entier.

Gustave Courbet, La Vague, 1869
Gustave Courbet (1819-1877), La Vague, 1869. Huile sur toile, 65,6 x 92,4 cm. Francfort, Städel Museum. Photo service de presse. © Städel Museum, Frankfurt am Main

Un site jusqu’alors inaccessible

Avec l’avènement du chemin de fer au XIXe siècle, les peintres peuvent enfin poser leurs chevalets sur site. Barbizon, Pont-Aven, Crozant les accueillent dans des hôtels devenus fameux. Sur la côte d’Albâtre, en Seine-Maritime, des artistes excursionnistes répertorient les plus beaux points de vue. C’est ainsi qu’en 1831, le peintre Eugène Le Poittevin, qui a l’habitude de marquer d’une croix blanche le volet de la première maison des villages « remarquables », en trace trois sur celle d’Étretat !

Il y achète une maison et peint les pêcheurs depuis son balcon. Avec l’écrivain Alphonse Karr, il lance la vogue de ce petit village de pêcheurs. Encaissé dans ses falaises de craie et de silex, celui-ci va devenir une véritable « Californie pour les artistes », selon les termes de l’abbé Cochet, un érudit régionaliste, en 1862. Il est de bon ton d’y avoir sa résidence d’été : Maupassant fait construire La Guillette, Offenbach la Villa Orphée et Maurice Leblanc, l’inventeur de l’Aiguille creuse, Le Clos Lupin.

« C’était un site totalement inconnu, inaccessible par la route (aménagée seulement en 1838) ou par la mer car il n’y avait pas de port. Étretat, découvert et inventé par les artistes, est devenu très vite un lieu de sociabilité. Les artistes ne venaient pas forcément pour peindre le site, mais pour se fréquenter entre eux et rencontrer des amateurs », résume Isolde Pludermacher.

Eugène Le Poittevin, Les Bains de mer, plage d’Étretat, 1865
Eugène Le Poittevin (1806-1870), Les Bains de mer, plage d’Étretat, 1865. Huile sur toile, 63 x 149,4 cm. Collection particulière. Photo service de presse. © Courtoisie image Sotheby’s

Le lieu de prédilection d’une société d’artistes

L’Aiguille et les trois arches de géants battues par les vagues (les portes d’Amont, d’Aval et de Manneporte) deviennent le lieu de prédilection d’une société d’artistes, peintres, photographes ou écrivains. À l’envi, ils vont représenter les formations géologiques, les pêcheurs, les cabestans qui servent à échouer les barques sur la grève de galets, les caloges – des barques recouvertes de chaume où est rangé le matériel de pêche –, les femmes qui lavent le linge à marée basse dans des filets d’eau douce et surtout, cet océan infini, calme ou déchaîné, qui étanche la soif de sublime des hommes du XIXe siècle pétris de romantisme.

Étretat bénéficie du changement des mentalités car, jusqu’au début du XIXe siècle, le littoral suscite la peur. Aux hommes imprégnés de classicisme et de textes bibliques, le rivage évoque surtout le naufrage et la mort. La philosophie des Lumières, son attrait pour la science et la géologie, puis le romantisme, participent au changement de perception et à un goût nouveau pour le sublime : la fascination de l’Humain si petit face aux éléments naturels. L’installation immersive qui ouvre l’exposition de Lyon restitue ce vertige de la vague et des falaises.

Eugène Isabey, Vue d’Étretat, vers 1840-1845
Eugène Isabey (1803-1886), Vue d’Étretat, vers 1840-1845. Pierre noire et aquarelle sur papier, 19 x 33,6 cm. New York, The Morgan Library & Museum. Photo service de presse. © The Morgan Library & Museum, New York

Les débuts

L’aventure picturale d’Étretat débute par une vue aquarellée « publicitaire » pour des parcs à huîtres, réalisée par Alexandre Jean Noël à la fin du XVIIIe siècle. Parmi les premiers adeptes du village, figurent Eugène Isabey et Victor Hugo. Le premier séjourne chez les pêcheurs vers 1820, et peint de nombreuses études sur le motif ; le second, de passage avec Juliette Drouet en 1835, esquisse les portes d’Amont et d’Aval.

Très vite arrivent des peintres étrangers, parmi eux l’Allemand Johann Wilhelm Shirmer (1807-1863) dont les études à l’huile des formations rocheuses et de la transparence de l’eau sont saisissantes de réalisme. La peintre suisse Sophie Schaeppi (1852-1921), déçue par la lumière trop vive du mois d’août, préfèrera se consacrer au dessin.

Johann Wilhelm Schirmer, Falaise à Étretat
Johann Wilhelm Schirmer (1807-1863), Falaise à Étretat, 1836. Huile sur toile marouflée sur carton, 40,8 x 31,8 cm. Karlsruhe, Staatliche Kunsthalle. Photo service de presse. © Staatliche Kunsthalle Karlsruhe

Chacun son point de vue

Chaque artiste offre sa vision d’Étretat. Corot ne montre qu’un triangle de mer au bout du chemin dans le portrait en pied d’Élisabeth et sa fille Madeleine (1872) qu’il peint pour ses amis parisiens Élisabeth et François Stumpf. Eugène Boudin représente les laveuses sur la plage (1894) sur une toile prêtée par la National Gallery of Art de Washington et Félix Vallotton immortalise avec beaucoup d’humour la baignade des vacanciers (1899).

Aristocrates ou grands bourgeois, les estivants s’adonnent dès 1850 à une toute nouvelle technique : la photographie. Ils sont souvent des membres fondateurs de la Société française de photographie créée en 1854, comme Paul Gaillard ou Alphonse Davanne. Élitistes et créatifs, ils travaillent pour eux-mêmes sans volonté commerciale. À partir de 1870, Étretat devient un haut lieu de la carte postale sous l’impulsion des éditeurs Neurdein Frères qui habitent sur place.

Eugène Boudin, Étretat, les laveuses sur la plage et la falaise d’Aval, 1894
Eugène Boudin (1824-1898), Étretat, les laveuses sur la plage et la falaise d’Aval, 1894. Huile sur bois, 37,2 x 54,9 cm. Washington, The National Gallery of Art. Photo service de presse. Photo courtesy National Gallery of Art, Washington

Trois peintres majeurs

L’exposition est structurée autour de trois grandes figures : Courbet, Monet et Matisse. Trois hommes et un siècle de création, qui illustre la transmission entre artistes.

Gustave Courbet (1819-1877)

Gustave Courbet découvre la mer à 20 ans. La ligne d’horizon, le rapport entre l’eau et le ciel, le bouleverse. À l’automne 1869, il s’installe à Étretat pour des raisons économiques : son marchand a fait faillite et il doit vendre des toiles pour vivre. Pour le Salon de 1870, il prépare une très grande toile, La Falaise d’Aval d’Étretat. L’ouragan équinoxial qui déferle sur la côte normande en 1869 va lui permettre d’offrir un pendant à ce tableau : ce sera La Vague, peinte en pleine tempête, le visage collé à la fenêtre, devant le jeune Maupassant fasciné.

La Falaise d’Aval d’Étretat est rebaptisée La Falaise d’Étretat, après l’orage et les deux toiles remportent un succès phénoménal au Salon. Devant ces vagues presque pétrifiées, les journalistes de l’époque louent la solidité de la peinture de Courbet, sa façon presque minéralogique de traiter la mer, de travailler la matière au couteau.

« À Étretat, Courbet a réalisé une suite d’œuvres – on ne parlait pas de série à cette époque – sur le même motif à différentes heures du jour, qu’il avançait simultanément. Cette perception “proto-sérielle” comptera beaucoup pour Monet qui se réfère très directement à Courbet », explique Isolde Pludermacher.

Gustave Courbet, La Falaise d’Étretat, après l’orage, 1869-1870
Gustave Courbet (1819-1877), La Falaise d’Étretat, après l’orage, 1869-1870. Huile sur toile, 130 x 162 cm. Paris, musée d’Orsay. Photo service de presse. © musée d’Orsay, Dist. GrandPalaisRmn / Patrice Schmidt

Claude Monet (1840-1926)

Pour Stéphane Paccoud, « Claude Monet est l’artiste qu’on associe le plus immédiatement à Étretat, parce qu’il a livré plus de quatre-vingts œuvres qui ont créé cet imaginaire collectif ». Familier de la côte normande, il fait six séjours à Étretat dès les années 1860. L’hiver 1868-1869 marque une étape majeure de sa carrière qui va ouvrir la voie à l’impressionnisme, avec des tableaux fondateurs comme La Pie, conservée au musée d’Orsay, ou Le Déjeuner prêté par le Städel Museum.

Monet revient à Étretat à plusieurs reprises entre 1883 et 1886, il a besoin d’argent et est sollicité par son marchand Durand-Ruel. En février 1883, depuis la fenêtre de sa chambre de l’hôtel Blanquet, il peint par un jour de tempête les canots des pêcheurs restés sur la grève. À son épouse il écrit son intention de peindre Étretat, comme Courbet l’a fait avant lui.

Sportif, Monet se risque à peindre sous la Manneporte où l’on n’accède qu’à marée basse. Utilisant un calendrier des marées périmé, il manque de se faire attraper par la montée des eaux, perd du matériel et l’œuvre en cours d’exécution. Peignant sur le motif, il cherche à décliner les différentes heures du jour, les conditions météorologiques, à combiner les points de vue et avance sur plusieurs toiles en même temps. Témoin essentiel de la vie à Étretat, Maupassant le voit passer avec un enfant portant ses toiles.

Claude Monet, Étretat, la Manneporte, 1883
Claude Monet (1840-1926), Étretat, la Manneporte, 1883. Huile sur toile, 65,4 x 81,3 cm. New York, The Metropolitan Museum of Art. Photo service de presse. © The Metropolitan Museum of Art, Dist. GrandPalaisRmn / image of the MMA

Henri Matisse (1869-1954)

En 1920, Henri Matisse arrive à Étretat avec sa fille Marguerite convalescente. Intérieur, Étretat, la représente alitée dans sa chambre d’hôtel avec une ouverture sur l’extérieur, selon sa formule classique du paysage encadré par la fenêtre.

Henri Matisse, Intérieur, Étretat, 1920
Henri Matisse (1869-1954), Intérieur, Étretat, 1920. Huile sur toile, 41 x 32,5 cm. Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Nationalgalerie, Museum Berggruen. Photo service de presse. © BPK, Berlin, Dist. GrandPalaisRmn / Jens Ziehe

Le peintre va dialoguer avec les œuvres de ses prédécesseurs vues chez Durand-Ruel : en particulier une des « Manneportes » de Monet. Évitant soigneusement le monde des touristes qui le rebute, il travaille à une simplification des formes qui annonce ses découpages. Étretat, les laveuses, du Fitzwilliam Museum de Cambridge, représente cette tendance avec les volumes stylisés de la porte d’Aval, des silhouettes de laveuses et l’ébauche du cabestan. Matisse réalise également une série appelée « poissons peints » : sur fond de falaises ou posés sur les galets comme dans Chiens de mer. « Je paye un jeune garçon pour les arroser et les garder vivants… », assure-t-il à une collectionneuse de Baltimore inquiète du sort de ces poissons.

En tout, Matisse livre une quarantaine de peintures qui sont présentées à l’automne 1920 à la galerie Bernheim-Jeune. Ces œuvres sont encore très peu connues aujourd’hui.

Henri Matisse, Étretat, les laveuses, 1920
Henri Matisse (1869-1954), Étretat, les laveuses, 1920. Huile sur toile, 54,3 x 65,2 cm. Cambridge, The Fitzwilliam Museum. Photo service de presse. © The Fitzwilliam Museum, University of Cambridge

Les dangers de la surfréquentation

Le parcours s’achève par une série de photographies de l’Allemand Elger Esser (né en 1967) : quinze œuvres en tirage sépia prises le 1er mai 2000. Elles reprennent très exactement les lieux décrits avec force croquis par Guy de Maupassant à Gustave Flaubert dans une lettre de 1877. Malgré la foule de touristes des jours fériés, Elger Esser, comme la plupart des artistes depuis le XIXe siècle, réussit le tour de force d’évacuer la présence humaine, un des grands dangers qui menacent Étretat aujourd’hui, avec la montée du niveau des eaux et l’érosion du littoral.

Ces paysages sont en effet amenés à disparaître dans un futur plus ou moins lointain. Ne subsistera alors que le souvenir d’une exceptionnelle aventure artistique et la vision fantasmée des peintres et des photographes…

Elger Esser, Galet, 2000. Photographie
Elger Esser (né en 1967), Galet, 2000. Tirage chromogène sous diasec, édition 7/7, 110 x 153 cm. Collection particulière. Photo service de presse. Photo Courtoisie image Galerie RX&SLAG, Paris – New York. © Adagp, Paris, 2026

« Étretat, par-delà les falaises », jusqu’au 1er mars 2026, Musée des Beaux-Arts de Lyon, 20 place des Terreaux, 69001 Lyon. www.mba-lyon.fr
Catalogue, musée des Beaux-Arts de Lyon / Fonds Mercator, 280 p., 48 €.
L’exposition sera ensuite présentée à Francfort, au Städel Museum, du 19 mars au 5 juillet 2026. www.staedelmuseum.de

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