Calumets, tomahawks, carquois, wampum… Ces objets amérindiens, inhabituels au château de Versailles, et actuellement exposés dans l’appartement de la Dauphine, n’y ont pas été réunis par hasard. Ils témoignent d’un événement historique méconnu : la venue en France de chefs de nations amérindiennes, en 1725. Un voyage diplomatique que l’exposition « Les visiteurs de Versailles » avait évoqué en 2017-2018, et qui fait aujourd’hui l’objet d’une présentation dédiée, coorganisée avec le musée du quai Branly – Jacques Chirac et la collaboration des descendants de ces nations autochtones.

La Louisiane
Aujourd’hui oublié, cet épisode représente pourtant le point culminant des relations diplomatiques entre la France et les peuples de la vallée du Mississippi, dont le royaume avait proclamé la possession en 1682. Confiée à la Compagnie des Indes (qui a succédé à la Compagnie du Mississippi), la colonisation française va s’appuyer sur des alliances avec les populations amérindiennes pour tenter de s’implanter durablement dans ce vaste territoire, baptisé Louisiane, qui s’étend du golfe du Mexique aux Grands Lacs. C’est dans ce contexte qu’une dizaine de chefs sont officiellement invités en France au début du XVIIIe siècle.

Le départ d’Amérique
Afin d’honorer leurs hôtes, les peuples du « Grand Fleuve » préparent de multiples et somptueux présents, chargés sur La Bellonne. Mais le navire coule avec son précieux chargement avant l’embarquement pour la traversée de l’Atlantique. Le naufrage dissuade certains chefs d’entreprendre le voyage, mais quatre d’entre eux décident de tenter l’aventure : Maspéré (Missouria), Aguiguida (Otoe), Ouastan (Osage) et Chicagou (Illinois de la Nation Michigamea), ainsi que Ignon Ouaconetan, fille d’un grand chef missouria.
La délégation quitte l’Amérique le 1er juin 1725, pour une arrivée à Lorient trois mois plus tard, en août de la même année. Commence alors un séjour de cinq mois qui va durablement marquer la société française, et dont le célèbre périodique Le Mercure de France se fait l’écho en décrivant leurs faits et gestes au jour le jour.

Des hôtes de marque
Ces ambassadeurs extraordinaires, premiers Amérindiens du Mississippi en France, éveillent la curiosité et suscitent la fascination. Reçus avec les égards réservés aux hôtes de marque, selon un protocole diplomatique bien établi, ils sont invités à découvrir les hauts-lieux du savoir-faire français : l’hôtel des Invalides, le palais des Tuileries, Marly et sa machine hydraulique, Versailles et sa Galerie des Glaces, ses jardins et fontaines, sa ménagerie, et Trianon.
Deux d’entre eux exécutent des danses sur la scène de la Comédie-Italienne, qui inspireront Jean-Philippe Rameau pour son opéra-ballet Les Indes galantes. Les invités s’émerveillent devant la splendeur des savoir-faire français à leur apogée, et le public est impressionné par la solennité et l’étrangeté de ces visiteurs, empreints d’une « noblesse naturelle ».

L’audience royale à Fontainebleau
L’acmé de ce séjour est évidemment l’audience royale, qui se déroule au château de Fontainebleau, où le roi et la cour séjournent durant la période de chasse. Âgé de 15 ans, Louis XV les reçoit dans son cabinet, les interroge sur leurs coutumes et leurs requêtes, par l’intermédiaire d’un interprète. En retour, les chefs amérindiens prononcent des harangues en son honneur et lui offrent leurs coiffes, armes et calumets. Le jeune monarque leur a quant à lui réservé des médailles, des chaînes d’or, des fusils et des épées.

Un respect mutuel
Les échanges se font d’égal à égal, dans un respect mutuel, chacun s’engageant dans une alliance, notamment contre les Britanniques et les Espagnols, mais aussi contre la Nation Meskwaki, que les Français appellent les Renards. Insigne honneur, le roi les invite à la chasse, rituel aristocratique pour la cour, sacré pour les Amérindiens. Chacun participe selon ses propres coutumes, c’est-à-dire à pied et avec leurs arcs pour les chefs autochtones.
Quelques jours plus tard, c’est la duchesse d’Orléans qui reçoit Chicagou dans son hôtel particulier, à Paris, et lui offre une précieuse tabatière, aujourd’hui conservée au musée du Louvre. Quant à Ignon Ouaconetan, elle est baptisée dans la cathédrale Notre-Dame de Paris et épouse le sergent français Dubois, avant son retour en Amérique avec son mari.

Les Collections royales d’Amérique du Nord
Trois siècles après, cette histoire oubliée est retracée dans une exposition s’appuyant sur le projet CRoyAN (Collections royales d’Amérique du Nord) porté par Paz Núñez-Regueiro, conservatrice générale au musée du quai Branly et co-commissaire de l’événement, avec l’historien Jonas Musco et Bertrand Rondot, conservateur général au château. L’étude du fonds d’environ 400 objets, collectés entre 1650 et 1850 aux États-Unis et au Canada, a permis d’identifier les plus anciens – datant des XVIIe et XVIIIe siècles – aujourd’hui présentés, et de mieux comprendre les relations et échanges culturels et humains, de part et d’autre de l’Atlantique.
Un passé oublié en France, mais dont la mémoire est encore bien vivante chez les descendants des nations autochtones, dont certains portent encore les noms de Lafleur ou Fortune, héritages du métissage ancien des populations.
Chronologie de la visite
1725
1er juin Départ de Louisiane de la délégation.
Août Arrivée à Lorient.
10 septembre Deux délégués dansent sur la scène de la Comédie-Italienne.
27 septembre Rencontre avec les dirigeants de la Compagnie des Indes.
Fin septembre–début octobre Visite des Invalides, comme il est de coutume pour les ambassadeurs.
17-19 octobre Visite de Versailles, de Trianon et de Marly.
8 novembre Nouvelle rencontre avec la Compagnie des Indes.
22 novembre Départ pour Fontainebleau.
24 novembre Rencontre avec des membres éminents de la Cour.
25 novembre Rencontre avec Louis XV à Fontainebleau.
27 novembre Invitation du roi aux délégués à venir chasser le lièvre dans la forêt de Fontainebleau.
28 novembre Louis XV offre ses présents aux délégués.
Sans date La fille du chef missouria est baptisée à Notre-Dame de Paris et épouse le sergent Dubois, qui accompagne la délégation et sert d’interprète entre les Amérindiens et les Français.
1726 19 janvier Le navire La Loire quitte Lorient avec à son bord la délégation.
« 1725. Des alliés amérindiens à la cour de Louis XV », jusqu’au 3 mai 2026, château de Versailles, place d’Armes, 78000 Versailles. Tél. 01 30 83 75 05. www.chateauversailles.fr
À lire : catalogue, coédition Liénart / château de Versailles, 152 p., 29 €.
La revue GRADHIVA n°40 : « Les nations du grand fleuve. Une histoire partagée de la Louisiane coloniale », sous la direction de Jonas Musco et Paz Nunez-Regueiro, 252 p., 25 €.









