À la fin du XIXe siècle, d’illustres peintres plantèrent leur chevalet à Étretat, tels Gustave Courbet et Claude Monet, et de non moins illustres écrivains, de Guy de Maupassant à Gustave Flaubert et Maurice Leblanc, contribuèrent à forger la légende de ce village normand. Sa renommée n’avait alors que quelques décennies. Enclavé, ne disposant d’aucun port, Étretat est longtemps resté à l’écart. Le premier peintre à s’y arrêter est Eugène Isabey, dès les années 1830, bientôt suivi d’Eugène Le Poittevin, fondateur de ce que l’on appela alors la « colonie d’artistes ». L’activité des pêcheurs et lavandières, venues laver le linge à la résurgence jaillissant sur la plage à marée basse, intéressa tout autant les premiers artistes venus à Étretat que le cadre naturel spectaculaire. Les habitants durent cependant rapidement partager l’espace avec un autre type de visiteurs : les estivants. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’accès au village étant devenu plus aisé, de nombreux Parisiens vinrent y profiter des bains de mer. Certains peintres, comme Eugène Boudin, qui fréquenta Étretat dans les années 1890, les représentèrent. Beaucoup préférèrent s’attacher au cadre naturel grandiose. Si les noms de Courbet et Monet sont indissociablement liés à Étretat, l’exposition rappelle les séjours qu’y firent nombre d’autres peintres, de Félix Vallotton à Henri Matisse, et dévoile l’œuvre de photographes méconnus.
« Du romantisme à la modernité se lisent ici les évolutions de la perception et de la représentation du paysage, en un site unique. »
Stéphane Paccoud, commissaire de l’exposition
Le Poittevin, le pionnier
La rencontre d’Eugène Le Poittevin avec Étretat est relatée dans un article paru en 1883. Accompagné de deux amis peintres, il parcourut la côte à pied, du Havre à Dunkerque, en quête de lieux pittoresques. Lorsqu’un village correspondait à leurs attentes, ils marquaient d’une croix les volets de la première maison. « À Étretat […] nos voyageurs demeurèrent frappés d’une admiration si vive pour le splendide paysage de mer qui se déroulait devant eux qu’ils tracèrent d’enthousiasme […] trois grandes croix blanches », raconte un journaliste. Le Poittevin s’y installa une grande partie de l’année, d’abord dans un atelier avec vue sur la falaise d’Aval, puis, quelques années plus tard, dans une maison qu’il fit construire dans le centre du village. Dans ses tableaux se ressent son attachement aux habitants, des lavandières courbées sur la plage aux pêcheurs de coquillages parcourant l’estran. Premier promoteur d’Étretat, il peignit dès 1842 l’enseigne de l’hôtel Blanquet – le seul à l’époque, surnommé « Au rendez-vous des artistes ». La beauté naturelle du site, les caloges – bateaux réformés, recouverts d’un toit de chaume –, les voiliers, les touristes : tout Étretat est là.

Courbet, entre terre et mer
« Il y a des rochers plus grands qu’à Ornans, c’est très curieux », écrivit Gustave Courbet à ses parents en septembre 1869, alors qu’il séjournait à Étretat pour peindre le plus possible de tableaux à vendre. Deux œuvres se distinguent de cette production commerciale : La Mer orageuse et La Falaise d’Étretat, après l’orage, grands formats présentés en pendants au Salon de l’année suivante. La première garde le souvenir de l’ouragan observé par Courbet ce mois de septembre, décliné dans la célèbre Vague. La seconde – en réalité peinte avant, mais l’artiste en modifia le titre – évoque le calme retrouvé. La majesté des lieux occupe tout l’espace de la toile, les activités humaines étant cantonnées au rôle de motifs donnant de la profondeur à la composition. Courbet choisit un cadrage singulier, qui fait disparaître l’Aiguille derrière la porte d’Aval et montre la naissance de la falaise au plus près du village, comme pour montrer l’attachement à la terre de celui qui découvrait pour la première fois la mer.

« C’est superbe et j’enrage de ne pas être plus habile à rendre tout cela. Il faudrait deux mains et des centaines de toiles. »
Claude Monet
Monet, au plus près du motif
Si le nom d’un peintre nous vient à l’esprit lorsque l’on évoque Étretat, c’est bien le sien. Natif du Havre, Monet n’était pas étranger à la côte d’Albâtre. Il séjourna à six reprises à Étretat entre 1864 et 1886, peignant plus de quatre-vingts œuvres. L’artiste fut fasciné, dans les années 1880 surtout, par les hautes falaises de craie, leur silhouette unique et leurs strates géologiques bien visibles. On ne peut pourtant parler de série, puisqu’il diversifia les points de vue et réalisa ces œuvres en l’espace de vingt-deux ans. Au cours de son séjour de 1885, Monet alla au plus près de son motif, cherchant les points de vue les plus singuliers – quitte à finir renversé par les vagues, à la marée montante –, comme dans cette œuvre, Étretat, l’Aiguille et la porte d’Aval. Depuis la plage, le peintre capte l’arrivée du soleil qui teinte les falaises, la mer et les caïques, les voiliers ici minuscules, de jaune et de rose clair. Une partie du paysage demeure dans l’ombre, dont une barque qui donne au spectateur l’échelle de ce paysage sublime.

« Étretat, par-delà les falaises » jusqu’au 1er mars 2026 au musée des Beaux-Arts de Lyon, 20 place des Terreaux, 69001 Lyon. www.mba-lyon.fr
L’exposition sera présentée à Francfort, au Städel Museum, du 19 mars au 5 juillet 2026. www.staedelmuseum.de










