Ces minéraux inspirants retrouvent aujourd’hui la lumière, grâce à une exposition à la croisée des sciences, de l’art et de la littérature, qui fait dialoguer dans les salles de l’École des Arts Joailliers les pierres et la prose de Roger Caillois. Près de 200 spécimens issus de cette collection (conservée au Muséum national d’histoire naturelle) sont dévoilés au public, dont certains pour la première fois.
« D’autres espèces de calcaires toscans […] composent parfois des pay sages comme élaborés. Ce sont alors des forêts vaporeuses, formées de hauts sapins, comme dans les toiles d’Arnold Böcklin. »
Roger Caillois, 1970
La Patagonie, là où tout a commencé
Invité en 1939 en Argentine pour donner un cycle de conférences, Roger Caillois décida de rester sur place lorsque la guerre éclata. Au cours de ces années d’exil, cet opposant au régime de Vichy découvrit la Patagonie et ses grands espaces de rocaille et de glace, qui éveillèrent son intérêt pour le monde minéral et les « pierres imagées » : des roches dont les formes, les motifs et les couleurs évoquent des images et des paysages… Bien des années plus tard, des agates hérissées de cimes, pics et montagnes insufflèrent une verve insoupçonnée à son écriture, et il en fut le premier surpris, lui qui se méfiait de la poésie !

Première acquisition
En 1952, pénétrant dans la boutique Deyrolle à Paris, Roger Caillois s’attarda devant une labradorite, dont les reflets irisés lui rappelaient les ailes d’un papillon Morpho. Cette pierre fut le premier achat de ce collectionneur atypique, à la recherche à la fois de beauté esthétique et d’inspiration littéraire. À la suite de ce coup de cœur, le sociologue se lança dans une quête compulsive de spécimens singuliers, sésames de rapprochements inattendus entre les différents règnes de la nature, minéral, végétal et animal. Des correspondances qu’il avait résumées en une jolie formule : les « sciences diagonales ».

Imprévisibles beautés de la nature
Alors que les amateurs de minéralogie privilégient la variété des espèces, les pierres « parfaites » (et non découpées) et les gisements célèbres, Caillois mettait le pouvoir de suggestion au premier rang de ses critères. Il était avide de « pierres curieuses, celles qui attirent l’attention par quelque anomalie de leur forme ou par quelque bizarrerie significative de dessin ou de couleur », comme il l’explique dans L’Écriture des pierres, son ouvrage le plus célèbre, paru en 1970. Élu à l’Académie française l’année suivante, il ne cessa d’explorer l’univers minéral, jusqu’à sa disparition en 1978.

La redécouverte d’un grand poète
« Du sol s’élève une fumerolle qui s’étale vite en un gigantesque trapèze rose », « un oiseau-mouche à la queue d’améthyste tête une fleur en son vol immobile », ou encore « des éclairs zèbrent les remous d’un ciel démonté »… Les mots ciselés de Caillois s’entendent et se lisent tout au long du parcours, aux côtés de pierres qui les ont fait naître. « C’est une percée unique dans l’esprit d’un homme qui, à travers sa collection, a libéré une écriture poétique d’une rare intensité, transformant le minéral en un miroir de ses propres pensées et de ses aspirations les plus profondes », estime François Farges, commissaire de l’exposition et responsable des collections de gemmes et objets d’art au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN).

Une collection sauvée de l’oubli
Grâce au mécénat de L’École des Arts Joailliers, en 2017, le Muséum d’Histoire Naturelle (MNHN, Paris) a pu acquérir une grande partie de la collection de l’écrivain, qui restait dispersée entre plusieurs fonds. Mille pierres, dont cette fluorite du Mexique grosse comme un chou-fleur, sont ainsi venues compléter celles déjà conservées par la Galerie de Minéralogie du MNHN. Une sélection de 200 minéraux offre aux visiteurs de l’Hôtel de Mercy-Argenteau (siège de L’École des Arts Joailliers) un panorama de cet ensemble unique.

Des tableaux cachés au cœur des roches
La nature peut-elle rivaliser avec les artistes ? Roger Caillois en était convaincu, lui qui comparait ses pierres à des « tableaux involontaires de la nature somnambule ». Il raffolait des paésines, ces calcaires italiens que l’on trouve principalement en Toscane et qui, une fois découpés en fines lamelles et polis, dévoilent des falaises miniatures, des forêts évanescentes ou encore des ruines fantomatiques. Un monde pétrifié propice à la rêverie de l’écrivain-collectionneur, qui se rapprochait en cela d’autres illustres prédécesseurs, notamment Léonard de Vinci. Le génie italien invitait en effet ses semblables à se plonger dans la contemplation des lézardes d’un mur pour y déceler des « montagnes, rivières, rochers, arbres, plaines, larges vallées et collines de toutes sortes ».

Tremplin vers le rêve
La puissance d’évocation des agates est sans égale… Une fois tranchées, ces pierres fines, variété rubanée de la calcédoine, révèlent des bandes multicolores aux teintes profondes et aux agencements stupéfiants. Caillois les appréciait particulièrement et leur donnait volontiers un titre : « Oiseau naissant », « Le Vaisseau », « Le Bal des antipodes », « Le Lagon » ou encore « L’Ardeur » (reproduite ici). Chacun de ces noms constitue déjà un tremplin vers le monde des songes et de l’imaginaire…

Mystérieuse géologie
Les motifs abstraits fascinaient le sociologue-collectionneur : les fissures des septaria lui apparaissaient comme des « hiéroglyphes sans message », et la surface sombre de cet onyx, le support d’une mystérieuse calligraphie. Entre culture savante et onirisme, Roger Caillois décelait dans les minéraux des « alphabets hors d’usage, dont le code est perdu », et des signes énigmatiques, figés pour l’éternité.

« Rêveries de pierres : Poésie et minéraux de Roger Caillois », jusqu’au 29 mars 2026 à L’École des Arts Joailliers, avec le soutien de Van Cleef & Arpels, Hôtel de Mercy-Argenteau, 16 bis boulevard Montmartre, 75009 Paris. www.lecolevancleefarpels.com
À lire : Roger Caillois, Pierres anagogiques, édition critique et photographies de François Farges, professeur au Muséum national d’histoire naturelle, Gallimard / L’École des Arts Joailliers, 2025, 320 p., 49 €.









