Le site natoufien de Nahal Ein Gev II (Israël), dans la vallée du Jourdain, est un village occupé par les derniers chasseurs-cueilleurs de la région, désormais sédentaires, autour de 12 000 avant notre ère.
Une pièce d’argile modelée
Trois fragments d’argile ont été identifiés comme les morceaux d’une petite figurine de 37 mm de haut et 18 mm de large. Les fouilleurs n’en ont pas cru leurs yeux : cet objet représente un être humain avec un oiseau couché sur son dos. Est-ce une illusion d’optique ? Apparemment non : la pièce a bien été modelée (une empreinte digitale en témoigne). Elle n’est pas fendillée, ce qui indique que l’argile a eu le temps de sécher avant d’être chauffée, qu’elle n’a pas été laissée accidentellement dans le feu et que le chauffage était délibéré et soigneusement contrôlé (autour de 400° C, comme si elle avait été déposée dans une cheminée).
La femme et l’oiseau
Des traces semblent indiquer qu’elle était peinte. Les ailes de l’oiseau enveloppent le corps de l’humain fortement penché en avant, semblant plier sous le poids de l’animal. Inspirés sans doute par le mythe de Léda (séduite par Zeus métamorphosé en cygne), les auteurs de l’article interprètent l’anthropomorphe comme une femme, bien qu’aucune indication sexuelle primaire (sein ou organe génital) ne soit clairement identifiable : un pubis aurait été représenté par de petites perforations superficielles dessinant un triangle ; quant à la poitrine, elle aurait pu être réalisée à partir de matériaux périssables dont on devinerait encore l’attache.
La plus ancienne représentation humaine natoufienne
La définition du personnage sous l’oiseau n’est pas non plus très évidente : il pourrait tout aussi bien s’agir d’un félin ou d’un ours ; le visage est à peine esquissé et l’on devine juste une ébauche de nez en forme de « L », ainsi que l’œil droit, surmonté d’une très légère arcade sourcilière. Si l’on suit les auteurs de l’étude, il s’agirait de la plus ancienne représentation humaine connue de la culture natoufienne.
Iconographie animalière versus anthropomorphisme
Selon Jean Guilaine, de l’Institut (Académie des inscriptions et belles-lettres), « il est intéressant que les Natoufiens récents modèlent l’argile pour donner des représentations humaines ; cela semble indiquer une progressive transition vers le PPNA (Pre-Pottery Neolithic A ou Néolithique précéramique A) à qui on attribuait souvent l’éveil de l’anthropomorphisme (site de Mureybet), tandis que l’iconographie natoufienne était plutôt vue comme animalière. Cela souligne aussi le rôle de la Jordanie dans l’extension vers l’est du Natoufien ».
À l’orée du Néolithique
Quant à la statuette, plutôt qu’une « chasseresse » rapportant son gibier, Jean Guilaine y voit « un oiseau dominant une femme-symbole », qui lui rappelle une représentation plus récente (du IXe millénaire) : un pilier de Nevali Çori (Turquie) où un oiseau est posé sur la tête de deux femmes ; il est d’ailleurs étonné que les auteurs de l’article n’en fassent pas mention. Nous sommes à l’orée du Néolithique, où le modèle économique et les mentalités vont à jamais changer : cette statuette représenterait-elle un mythe animiste oublié par les premiers agro-pasteurs ?
Un vieux débat relancé
Le vieux débat initié par Jacques Cauvin (le Néolithique a-t-il commencé par une révolution des symboles qui aurait précédé les changements économiques ?) est ainsi relancé. Notre rapport à la Nature se serait-il modifié, nous poussant à la dominer ? Ou est-ce le progrès de l’agro-pastoralisme qui nous aurait incité à y réfléchir ?
Pour aller plus loin
CAUVIN J., 2019, Naissances des divinités, naissance de l’agriculture, Paris, CNRS éditions collection « Biblis », 320 p.
DAVIN L. et al., 2025, « A 12,000-year-old clay figurine of a woman and a goose marks symbolic innovations in Southwest Asia », PNAS, 122 (47) e2517509122. Doi : 10.1073/pnas.2517509122









