En janvier 2019, la ceinture d’Ispagnac refait surface grâce aux descendants de son ancien propriétaire, le mystérieux « G. D. ».
Redécouverte d’un trésor familial
Conservée avec soin depuis la fin du XIXᵉ siècle au sein de la famille de François Germer-Durand (1843‑1906), architecte en chef de la Lozère, inspecteur archéologue et correspondant du ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, cette précieuse parure sort de l’ombre, accompagnée d’une note manuscrite, malheureusement non signée, livrant pour la première fois des indications sur sa provenance. La ceinture aurait ainsi été « trouvée dans un dolmen du hameau du Freyssinels, causse de Sauveterre, commune d’Ispagnac (Lozère) ». La note précise que la dalle de couverture du dolmen a été réutilisée pour paver une aire de battage, détail encore observable aujourd’hui à Freycinel (selon l’orthographe actuelle).

Une impressionnante pièce d’apparat
Mesurant 84 cm de long pour un poids de 712 g, cette ceinture s’avère bien plus imposante qu’on ne l’avait supposé d’après son dessin. Incomplète, elle semble avoir fait l’objet de plusieurs remaniements : certains maillons ont été remplacés, d’autres sont manquants. À l’origine, elle devait comporter trois rangs parallèles d’une quinzaine de maillons chacun et un système de pendeloques, dont trois sont conservées. La fermeture s’effectuait probablement au moyen d’un lien périssable, en cuir ou en textile. Par sa typologie, la ceinture d’Ispagnac se rapproche des exemplaires de Billy (Loir-et-Cher), Blanot (Saône-et-Loire) et Larnaud (Jura).

Prestige, identité et pouvoir
Son décor, typique des productions alpines de la fin de l’Âge du bronze, s’en distingue cependant par des proportions plus massives et une ornementation moins raffinée. La combinaison des formes et des techniques employées rattache cette pièce à une vaste aire d’influence, des Alpes au centre de la France, en passant par le Jura et l’Italie du Nord. Elle illustre pleinement ce que Françoise Audouze a décrit comme des réseaux de circulation d’objets, de savoir-faire et de symboles à l’échelle de l’Europe du Bronze final, où prestige, identité et pouvoir s’exprimaient dans la maîtrise du métal.
Des effets « son et lumière »
Certaines parures articulées, comme celle de Réallon (Hautes-Alpes), sont aujourd’hui interprétées comme des tabliers couvrant l’avant du corps. Leur complexité technique et surtout leur poids devaient les rendre peu compatibles avec un usage quotidien. En revanche, leur éclat doré et le tintement des pendeloques en bronze produisaient sans doute un effet visuel et sonore spectaculaire, particulièrement adapté aux cérémonies, aux danses rituelles ou aux manifestations de prestige. Souvent réparées, ces « ceintures » ou « tabliers » revêtaient probablement une forte valeur personnelle et symbolique. L’exemplaire d’Ispagnac, très fragmentaire, a peut-être été volontairement brisé avant son dépôt, marquant ainsi son abandon définitif.

Une parure féminine ?
Quant à l’identité de celle ou celui qui portait cette ceinture, la question demeure ouverte. Les exemplaires comparables proviennent le plus souvent de dépôts métalliques, sans porteur identifiable. Toutefois, quelques découvertes en contexte funéraire, en Italie comme en Europe orientale, suggèrent qu’il s’agissait plutôt de parures réservées à des femmes de haut rang. La réapparition de cette pièce unique ouvre désormais la voie à de nouvelles analyses, technologiques, métallographiques et comparatives, qui permettront peut-être d’en apprendre davantage sur son usage et son histoire. Grâce au don généreux de la famille de François Germer-Durand, cet objet rejoint notre patrimoine commun et devient ainsi accessible à la recherche comme au public.
Musée d’Archéologie nationale, château-place Charles de Gaulle, 78100 Saint-Germain-en-Laye. Tél. 01 39 10 13 00. www.musee-archeologienationale.fr
Pour aller plus loin
AUDOUZE F., 1976, « Les ceintures et ornements de ceinture de l’Âge du bronze en France (suite). Ceintures et ornements de ceinture en bronze », dans Gallia préhistoire, tome 19, fascicule 1, p. 69-172.
CARTAILHAC É., 1898, « Bronzes inédits du Midi de la France », dans L’Anthropologie, p. 666-671, fig. 1-21.
Collectif, 2025, Les maîtres du feu. L‘âge du Bronze en France 2300-800 av. J.-C., Dijon, Faton.









