L’estimation phénoménale de ce portrait à la pointe d’argent ne mesurant que 15,7 x 10,4 cm s’explique par le très faible nombre de desins de Hans Baldung Grien disponibles sur le marché.
Un dessin d’une extrême rareté…
On compte en effet sur les doigts de la main les feuilles encore conservées dans des collections particulières (sur un total d’environ 250 pièces répertoriées). L’une des dernières à avoir affronté les enchères a été vendue en 2007 pour plus de 3,7 millions de dollars (frais inclus).
… jalousement gardé
L’apparition de ce dessin est d’autant plus remarquée qu’il n’a jamais quitté le giron de la famille du modèle, transmis de génération en génération pendant plus de 500 ans. Découvert à l’occasion d’une succession et dûment attribué à Hans Baldung Grien par les spécialistes – le cabinet De Bayser et Christof Metzger, conservateur des dessins anciens de l’Albertina à Vienne –, déchaînera-t-il les passions ?
« Dans notre métier de commissaire-priseur où la provenance est devenue le critère déterminant, jamais nous n’aurions imaginé présenter à la vente un dessin conservé dans la même famille depuis plus de 500 ans. C’est un morceau intact de l’histoire de l’art qui réapparaît. »
Arthur de Moras, commissaire-priseur associé, Beaussant Lefèvre & Associés

Susanna Pfeffinger, bourgeoise dévote
La femme au centre de tant d’attention se nomme Susanna Pfeffinger (1465-1538). Représentée en buste de trois-quarts, elle est habillée à la façon des femmes dévotes de son temps avec bonnet, mentonnière et robe couvrant le cou. Elle était l’épouse de Friedrich Prechter (1450-1528), marchand et banquier de Strasbourg connu pour avoir prêté de l’argent à Charles Quint. Leurs deux familles ont été très impliquées dans le développement et l’histoire de la ville.

Strasbourg, ville libre
Hans Baldung Grien, né dans le Saint Empire romain germanique vers 1484/85, a débuté sa carrière dans l’atelier d’Albrecht Dürer à Nuremberg mais s’est établi à Strasbourg à partir de 1509. La ville franche, gérée par un conseil de notables, attire alors nombre d’intellectuels et d’artistes séduits par la liberté qui y règne. Baldung y côtoie l’élite libérale et indépendante et noue à cette occasion des liens – personnels et professionnels – avec les Pfeffinger et les Prechter. C’est ainsi que Susanna s’est retrouvée immortalisée sous la pointe d’argent de l’artiste.
Un virtuose de la pointe d’argent
Comme son maître, Hans Baldung Grien manie avec virtuosité cette technique décrite par Léonard de Vinci dans son Traité de la peinture. Utilisée sur un papier préparé à la poudre d’os, elle impose une maîtrise absolue du geste car aucune erreur n’est possible. C’est la pression plus ou moins forte de la pointe métallique en laiton recouverte d’argent exercée sur le support qui module ici l’intensité des ombres. Son célèbre recueil d’esquisses conservé à la Staatliche Kunsthalle Karlsruhe est entièrement exécuté selon ce procédé.

Quand l’élève s’affranchit du maître
Après avoir fait siennes toutes les techniques et le vocabulaire artistique de Dürer, Baldung s’en émancipe et développe rapidement un œuvre singulier avec un intérêt prononcé pour les thèmes de la mort, de l’érotisme, de la sorcellerie et du passage du temps. Cet esprit libre doté d’une imagination fertile nous a laissé de remarquables compositions d’une incroyable modernité – les Surréalistes le remettront d’ailleurs à l’honneur – que l’on songe au Palefrenier ensorcelé (gravure sur bois, vers 1534) ou à La mort et la femme (tempera sur bois, vers 1517).

Plein feu sur le dessin ancien
Le portrait de Susanna Pfeffinger sera mis aux enchères à Drouot le 23 mars prochain, quelques jours avant l’ouverture du Salon du dessin qui se tiendra du 25 au 30 mars au Palais Brongniart et confirme chaque année la vigueur du marché du dessin ancien.










