La guerre est un phénomène qui accélère la recherche. Commencé en 2014, le conflit ukrainien se joue autant au niveau technologique que dans le champ des sciences humaines. Directeur de l’Institut d’archéologie de Crimée, le spécialiste de l’Âge du bronze Serhii Telizhenko travaille étroitement aujourd’hui avec les forces armées ukrainiennes. Le chercheur relève les découvertes archéologiques et leur devenir sur la ligne de front.
Les kourganes de Crimée
Les oblasts (régions) orientaux de l’Ukraine sont connus pour conserver un dense maillage de tumulus funéraires appelés kourganes. Certains, remontant au IVe millénaire, sont les plus anciens témoins du Néolithique en Europe. Depuis son rattachement à la « Nouvelle-Russie », la Crimée est devenue le point névralgique du conflit. Par son positionnement stratégique, la riche péninsule était déjà colonisée par les Grecs en prise avec les Scythes originaires d’Asie centrale. Lors de l’annexion de 2014, les études archéologiques se sont arrêtées mais les fouilles illégales se sont, elles, multipliées.

Des vies perdues et des vestiges détruits
Selon Serhii Telizhenko, plus de 2 000 sites auraient été pillés dans les régions mises sous tutelle. Les conséquences des combats sont catastrophiques pour la conservation des vestiges. La rupture du barrage de Nova Kakhovka, sur la Dniepr le 6 juin 2023, a redessiné le front au nord-ouest de la Crimée révélant de nombreux témoignages. Une partie de l’embouchure du fleuve, touchée par le raz-de-marée, est aujourd’hui un no man’s land exposé à des tirs destructeurs. Postés de part et d’autre, des soldats creusent des tranchées, découvrent des objets qu’ils conservent sur eux en souvenir… jusqu’à ce qu’ils soient tués. Et ainsi s’envolent une vie et un contexte scientifique.
Sensibiliser les militaires
Ce sont les sapeurs du génie qui sont le plus souvent confrontés à des découvertes fortuites. Partant de ce constat, Serhii Telizhenko a publié en 500 exemplaires un guide militaire en collaboration avec l’Union des archéologues de l’Ukraine, qui indique la bonne conduite à tenir en cas de trouvailles. Le scientifique a aussi proposé une liste de 27 professionnels à l’État-major pour accompagner les « soldats inventeurs ». Depuis Kiev, il recueille les artefacts arrivés du front. Une surveillance satellite couplée aux données issues des réseaux sociaux lui permet d’identifier de nouveaux sites, ce qui a considérablement enrichi la carte archéologique d’Ukraine sur la zone de front.
Typologie des dommages
Une typologie de la nature des dommages se fait jour : les bombardements causent la majorité des dégâts sur les sites à grande échelle (tumulus, lieux de sépulture, etc.). Viennent ensuite les installations militaires sauvages (tranchées), la construction d’infrastructures pérennes (structures défensives, postes de tir, etc.) ou encore les zones minées, qui s’ajoutent aux moyens militaires menaçant les biens archéologiques.

Préparer l’après-guerre
Serhii Telizhenko entend également préparer l’après-guerre, plaidant pour la constitution d’un programme national de surveillance du patrimoine ancien. Cette initiative se conforme d’ailleurs à la convention de La Haye de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflits armés. L’article 7 préconise un partenariat entre les forces armées et la société civile afin de mettre en œuvre les mesures de protection du patrimoine. Or cet intérêt pour le patrimoine est également partagé par l’occupant russe…
Un pillage idéologique
Inlassablement, l’Ukraine dénonce les dommages causés par la Russie envers son patrimoine culturel. En 2024, Serhii Telizhenko a publié les coordonnées de sites détruits ou endommagés, y compris par les forces ukrainiennes. Le constat est implacable : les territoires occupés subissent un pillage non plus d’opportunités mais d’instigation militaire. Une course archéologique a pris place sur le front. La Fédération de Russie favorise des fouilles pour défendre une posture révisionniste niant l’identité des territoires reconquis. En décembre 2025, le chef de la section archéologie du musée de l’Ermitage, Alexandre Boutiaguine, a été arrêté en Pologne. Accusé de fouilles illégales en Crimée et d’avoir exporté les vestiges mis au jour en Russie, il est en attente d’être jugé par un tribunal ukrainien.
Russification des territoires conquis
Si la fouille est un acte irrémédiable de destruction au profit d’une étude scientifique, les excavations conduites pour des motifs politiques sont bien plus dévastatrices. L’archéologie alimente ici le narratif d’une stratégie de russification des territoires conquis. Une initiative comme la création du fonds HeritageWatch.ai pourrait jouer un rôle d’observatoire neutre pour arbitrer les exactions en matière de patrimoine en zone de conflits. Pour l’heure, le respect du droit international en matière de protection du patrimoine dépend du rapport de force. L’année 2026 sera déterminante pour l’avenir de l’Ukraine et d’un patrimoine archéologique plus que jamais en voie de disparition…









