Le musée des Augustins : renaissance d’un joyau toulousain
Fermé depuis 2019 dans le cadre d’un ambitieux chantier de rénovation, le musée des Augustins, musée des Beaux-Arts de Toulouse, opère aujourd’hui une réouverture progressive.
Entretien avec Laure Dalon, qui dirige le musée des Augustins depuis 2022. Propos recueillis par Myriam Escard-Bugat
Vous avez piloté la réouverture du musée de Picardie à Amiens, institution modèle du XIXe siècle. De quelle manière cette expérience éclaire-t-elle votre travail aujourd’hui au musée des Augustins ?
Ces musées ont une histoire assez différente mais sont tous les deux précurseurs à leur manière. Les collections d’Amiens ont été déployées en 1867 dans un bâtiment spécifiquement construit à cet effet, une véritable innovation pour l’époque, tandis qu’à Toulouse, il a été décidé de transformer dès 1793 l’ancien couvent des Augustins en « Muséum provisoire du Midi de la République », ce qui en fait le tout premier musée créé en France hors de Paris.
Lorsque j’ai pris la direction de l’établissement en 2022, mon prédécesseur Axel Hémery avait déjà lancé ce vaste projet de rénovation globale. Contrairement à nombre de grandes institutions en région, le musée n’avait pas bénéficié de restauration d’ensemble depuis les années 1980. Comme à Amiens, l’enjeu est de faire évoluer l’image du musée, d’insuffler une dynamique nouvelle tout en respectant la forte identité des lieux.
Le musée des Augustins est installé dans un bâtiment patrimonial. Quelles sont les grandes étapes de son histoire ?
Comme dans beaucoup de villes de France, tout commence avec un édifice nationalisé à la Révolution, en l’occurrence le couvent des Augustins, édifié à partir du XIVe siècle et transformé au fil du temps. À la fin du XIXe siècle, la Ville fait détruire plusieurs parties du couvent et confie à Eugène Viollet-le-Duc le soin d’imaginer une nouvelle aile de style éclectique, édifiée par son collaborateur Denis Darcy.
Après la Seconde Guerre mondiale, l’institution se métamorphose une fois encore au gré de chantiers de restauration et d’aménagements muséographiques qui s’achèvent en 1980. C’est cette histoire mouvementée qui confère au musée sa physionomie fragmentaire. Nous sommes dans un espace contraint et patrimonialement sensible dans lequel il n’est pas possible d’intervenir de manière brutale.
Le chantier de restauration encore en cours a débuté en 2019 par l’aile Darcy…
Il s’agissait dans un premier temps de réaliser la réfection de la verrière qui surplombe les salons de peinture et de restaurer le bâti, de mettre en conformité la sécurité incendie et d’installer deux ascenseurs pour rendre le bâtiment accessible. La municipalité a souhaité profiter de ces travaux pour créer un nouvel accueil répondant aux normes de confort et d’accessibilité actuelles, mais les fouilles réalisées à cette occasion en bordure du grand cloître ont mis au jour les fondations de la chapelle de l’Ecce Homo datant du XVIe siècle, ce qui a bien sûr bouleversé le calendrier. La restauration du grand cloître a été lancée au début de l’année 2024 et elle s’achèvera l’an prochain.
Le nouveau bâtiment d’accueil apporte une transformation majeure ; de quelle manière a-t-il été conçu ?
L’agence portugaise Aires Mateus a conçu une nouvelle aile de 222 m2 qui s’étend entre le pavillon d’honneur de l’aile Darcy et l’ancienne entrée. La pente douce qui commence sur le parvis accompagne naturellement le visiteur depuis la rue de Metz jusqu’au cloître. Cet accueil instaure un trait d’union entre les siècles. L’emploi de la pierre blanche de Dordogne a pu surprendre, mais elle entre en dialogue avec la ville sans imiter l’existant. Il faut rappeler que la brique, qui fait aujourd’hui l’identité de Toulouse, était fréquemment recouverte de chaux sous l’Ancien Régime, et qu’elle a souvent été associée à la pierre blanche.
La sortie se fait désormais par le pavillon d’honneur qui accueille la toute nouvelle boutique-librairie-café dont nous manquions. Cela permet d’offrir une plus grande fluidité de circulation et un lieu de transition largement ouvert sur le quartier. En vitrine, la monumentale statue du Génie de Toulouse acquise l’an dernier interpelle le passant. Il s’agit d’un plâtre réalisé en 1942 par le Toulousain Carlo Sarrabezolles (1888-1971) pour un monument public qui n’a jamais vu le jour.
Emblématique du musée, le grand cloître est aujourd’hui partiellement accessible. Où en est sa restauration ?
C’est le seul cloître du XIVe siècle intégralement conservé dans le Sud-Ouest, le cœur battant du musée, mais les dégradations structurelles liées à la pollution et à l’humidité rendaient indispensable une restauration fondamentale. Le chantier, d’un coût d’environ cinq millions d’euros, se déroule en deux tranches : la première, achevée en février dernier, a concerné le clos et le couvert ; la seconde, qui se poursuit jusqu’en 2027, porte sur la colonnade et les murs bahuts. J’ai souhaité valoriser ce chantier par un appel au mécénat participatif grâce à l’opération « Ma colonne au musée », lancée avec la Fondation du patrimoine. C’est essentiel pour recréer un attachement au lieu.
En juin, le public pourra redécouvrir l’église qui accueillait jusqu’à présent les expositions temporaires. Quels changements y seront opérés ?
L’église gothique va pleinement retrouver ses volumes et s’intégrer tout entière au sein du parcours permanent. Son échelle exceptionnelle en fait un écrin idéal pour les peintures de grand format des XVIIe et XVIIIe siècles qui sont souvent des envois de l’État. Le Mariage de la Vierge de Jacques Stella (vers 1640-1645) sera d’ailleurs restauré devant les visiteurs. On pourra également y admirer des peintures et sculptures de la Renaissance toulousaine et des portraits du XVIIe siècle. En juin, nous rouvrirons aussi les salles conventuelles qui donnent sur le cloître et dans lesquelles prennent place les collections lapidaires du Moyen Âge.
Y aura-t-il un nouvel espace pour les expositions temporaires ?
Pas avant quelques années, mais le petit salon à l’étage est désormais dédié à des accrochages temporaires autour de thématiques larges qui permettent de faire dialoguer les époques et les médiums. À l’occasion de la réouverture, le thème du ciel s’est imposé comme une évidence. Des peintures de nos collections sont mises en regard avec des œuvres prêtées par d’autres institutions toulousaines (le musée des Arts précieux, les Abattoirs, et le Château d’eau, galerie dédiée à la photographie qui vient de rouvrir ses portes).
Les travaux ont-ils permis de renouveler le parcours et la muséographie ?
La surface d’exposition évolue peu, en revanche le parcours de visite a été enrichi et profondément repensé. Deux cimaises dans le salon vert, et un cube blanc dans le salon rouge, ont été ajoutés afin d’offrir un espace plus intimiste à des œuvres d’Henri de Toulouse-Lautrec, Berthe Morisot ou Maurice Denis. Nous avons pleinement investi le grand escalier Darcy où se déploient désormais des peintures et sculptures dédiées à des thèmes et des personnages historiques : on retrouve ici Bacchus sous le pinceau de Jean-Léon Gérôme, Persée sculpté par Laurent-Honoré Marqueste, ou encore plusieurs effigies de la légendaire Clémence Isaure.
Le parcours reste globalement chronologique mais nous souhaitions interpeler le visiteur en interrogeant les œuvres à l’aune des préoccupations contemporaines : les représentations du masculin et du féminin, les enjeux du portrait, les multiples facettes de l’orientalisme… Ce récit renouvelé des collections est porté par la muséographie de l’agence Scènografià qui a poursuivi deux grands principes : recréer de la fluidité et ouvrir des perspectives afin de (re)découvrir les œuvres autrement.
Plus grand peintre languedocien de la première moitié du XVIIe siècle, Nicolas Tournier s’installe en 1629 à Toulouse où il réalise ses plus grands chefs-d’œuvre. Le musée des Augustins, qui lui a consacré sa première exposition monographique en 2001, possédait déjà plusieurs œuvres majeures (Le Portement de Croix, Le Roi Midas, La Bataille de Constantin.) L’acquisition du Joueur de luth, resté dans une famille toulousaine et préempté l’an dernier à l’hôtel Drouot (430 000 €), lui a permis de compléter magistralement ses collections. Ce puissant portrait caravagesque sera exposé dans l’église.
En 2014, Jorge Pardo réenchantait la salle romane avec une installation colorée. Allez-vous poursuivre cette politique d’ouverture vers l’art contemporain ?
Nous n’avons pas vocation à accueillir l’art moderne et contemporain qui dépend des Abattoirs, musée – Frac Occitanie de Toulouse, inauguré en 2000. J’ai néanmoins souhaité solliciter des artistes à l’occasion de la réouverture, afin d’investir les interstices du parcours. Il s’agit plutôt de proposer des contrepoints contemporains, de créer la surprise.
Flora Moscovici intervient dans l’espace de circulation entre le grand et le petit cloître avec la fresque Des briques et des pastèques ; Pablo Valbuena a créé pour l’escalier Viollet-le-Duc une installation qui diffuse les bruits de pas et de voix à l’unisson avec un néon suspendu ; dans le cloître en chantier enfin, Stéphanie Mansy a réalisé un grand dessin imprimé sur la bâche de protection des colonnes qui se veut une réflexion sur l’usure et le temps.
Les collections comptent près de 4 000 œuvres. Comment se sont-elles constituées ?
De manière classique, grâce aux saisies révolutionnaires, à de nombreux dons et legs ainsi qu’à des acquisitions. Le musée a aussi bénéficié, tout au long des XIXe et XXe siècles, d’importants dépôts dont l’État nous a transféré la propriété en 2004, à l’instar du Christ en croix de Pierre Paul Rubens, de la superbe Judith de Valentin de Boulogne, ou du Sultan Moulay Abd-er Rahman par Eugène Delacroix.
Le peintre toulousain, formé à Paris par son concitoyen Jean-Paul Laurens, est âgé d’une vingtaine d’années lorsqu’il réalise cette monumentale cavalcade symboliste et tourmentée dans laquelle il glisse son autoportrait. Lecteur de Poe, Dante ou Verlaine, le peintre livre ici « un troublant exercice d’introspection autant qu’une version personnelle du pandemonium », mais Laure Dalon souligne qu’il « revient sur ce tableau à la fin de sa carrière, avec une touche fragmentée et une palette lumineuse caractéristiques de son style de maturité ». Conservée par les descendants de l’artiste, l’œuvre a été acquise en septembre dernier auprès de la galerie Moulins avec le portrait de la mère de l’artiste.
Dans le domaine de la sculpture, le musée est particulièrement reconnu pour ses riches collections médiévales, notamment les chapiteaux romans issus de monuments toulousains disparus. Nous exposons aussi d’importantes œuvres de sculpteurs liés à la ville, comme Nicolas Bachelier (XVIe siècle), Marc Arcis (XVIIe siècle), Alexandre Falguière ou Antoine Bourdelle (XIXe siècle)
Concernant la peinture, le musée possède une belle collection d’œuvres italiennes des XVIIe et XVIIIe siècles réalisées par Le Pérugin, Guido Reni, Le Guerchin ou Francesco Guardi. Les grands maîtres français sont également bien représentés avec Louis XV chassant le cerf de Jean-Baptiste Oudry, des portraits de Nicolas de Largillière et d’Élisabeth Vigée Le Brun ou Tu marcellus eris de Jean-Auguste-Dominique Ingres. Les peintres liés à Toulouse sont ici encore en bonne place, on peut citer Nicolas Tournier, Henri Martin, Benjamin-Constant ou Jean-Paul Laurens.
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