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Éditions Faton - Actualités - Un chef-d’œuvre à la loupe : Les Filles d’Edward Darley Boit de John Singer Sargent

Un chef-d’œuvre à la loupe : Les Filles d’Edward Darley Boit de John Singer Sargent

Le reproche adressé à John Singer Sargent d’avoir été un portraitiste conventionnel et complaisant apparaît dans sa parfaite inanité avec Les Filles d’Edward Darley Boit, tableau d’une étrangeté magnétique consistant, selon l’universitaire américain Bill Brown en un « portrait de vases » et une « nature morte de filles ».
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John Singer Sargent Les Filles d’Edward Darley Boit fillette avec une poupée
John Singer Sargent, Portraits d’enfants, dit aussi Les Filles d’Edward Darley Boit (détail), 1882. Huile sur toile, 221,9 x 222,6 cm. Boston, Museum of Fine Arts.

Les informations « factuelles » relatives au tableau de Boston intitulé Portrait d’enfants ou Les Filles d’Edward Darley Boit, actuellement exposé au musée d’Orsay, n’en épuisent en rien la substance, comme toujours en matière de chef-d’œuvre. La dette vis-à-vis de Velázquez – admiré avec ferveur par le milieu artistique français et singulièrement par le maître de Sargent à Paris, Carolus-Duran – en constitue l’un des traits remarquables sans doute. L’emboîtement ténébreux des pièces contenant les modèles s’inspire évidemment des Ménines (1656).

La famille d’un peintre

Soit quatre jeunes personnes – Julia, Mary Louisa, Jane et Florence (respectivement âgées de 4, 8, 12 et 14 ans) –, nées de l’union d’Edward Darley Boit et de Mary Louisa Cushing Boit, fille d’une célèbre figure bostonienne, John Perkins Cushing, riche marchand, trafiquant d’opium et yachtman…

Les enfants sont représentées dans l’appartement de l’avenue de Friedland qu’occupaient leurs parents. Les Boit appartenaient à la colonie américaine fortunée qui vivait en Europe, marquant une fréquente prédilection pour la capitale française. Aussi cosmopolite que l’était Sargent, Edward avait abandonné le barreau pour la peinture. La fortune de sa femme, qui percevait une partie des profits du commerce paternel entre Boston et l’Asie, les mettait hors du besoin. Le couple Boit commanda‑t-il le tableau, l’idée vint-elle de Sargent ? Mystère.

John Singer Sargent Les Filles d'Edward Darley Boit
John Singer Sargent, Portraits d’enfants, dit aussi Les Filles d’Edward Darley Boit, 1882. Huile sur toile, 221,9 x 222,6 cm. Boston, Museum of Fine Arts.

L’ange du bizarre

John Singer Sargent présenta l’œuvre à Paris en décembre 1882 à la galerie Georges Petit sous le titre « Portraits d’enfants », puis, encouragé par un retour favorable, l’exposa au Salon au printemps suivant. La dextérité du peintre fut saluée par une critique déconcertée, cependant, par la vacuité excentrique de la composition (on parla de « quatre angles et un vide ») et par l’approche, peu conventionnelle pour le moins, de l’art du portrait, les modèles semblant de plus en plus évasives à mesure qu’elles gagnaient en âge.

Le commentateur le moins excusable fut sans doute Henry James, lié à la fois aux Boit et à Sargent. En dépit de son expertise, il s’appliqua à ne pas voir le tableau, le décrivant comme un « monde de jeu joyeux d’une famille d’enfants charmants ». Indeed? Invinciblement mystérieux, articulant d’une manière très singulière deux énormes vases japonais et les demoiselles Boit figurées ensemble, mais esseulées, ce portrait de groupe ­– qui n’en est pas un – a mobilisé l’attention (et la créativité…) des exégètes. Captation des mystères de l’enfance et de l’adolescence ou abîme freudien empoisonné de névroses, le tableau laisse une impression de malaise persistante qui explique aussi la fascination qu’il inspire.

« John Singer Sargent. Éblouir Paris », jusqu’au 11 janvier 2026 au musée d’Orsay, esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris. Tél. 01 40 49 48 14. www.musee-orsay.fr

À lire : catalogue, coédition musée d’Orsay / Gallimard, 256 p., 45 €.
Dossiers de l’Art n° 331, 80 p., 11 €.

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