Atlantide proustienne
Légende de papier glacé – signé de préférence Richard Avedon ou Cecil Beaton –, Jacqueline de Ribes apparaît souvent comme l’ultime incarnation d’un monde disparu. Elle était pourtant l’une des premières à se placer à l’intersection des musées et de la mode ; ses anachronismes étaient peut-être d’avant-garde. En posant dans le somptueux décor de son hôtel particulier, rue de la Bienfaisance, elle a influencé l’esprit d’une époque, maintenant au goût du jour les arts décoratifs du XVIIIᵉ siècle, et l’art de vivre très français qui allait avec. Véritable Atlantide proustienne, cette maison fonctionnait encore en 2010 comme en 1910 : le souci du détail poussé jusqu’aux pyramides de fleurs pensées pour atténuer, les soirs de grand dîner, l’éclat des conversations.
« The quintessential vicomtesse »
Son allure de pharaonne fascine autant Andy Warhol que Luchino Visconti. Le premier l’adoube « quintessential vicomtesse », quand le second rêve de la métamorphoser, à l’écran, en Oriane de Guermantes. Ce n’est donc pas un hasard si, à la ville, elle cultive sa ressemblance avec la comtesse Greffulhe, laquelle fréquentait encore au soir de sa vie les salons de la maison Dior, quand Jacqueline y faisait son entrée triomphale à l’aube des années 1950. Elles partagent la passion des arts, de la couture et des entrées remarquées. Magie du calendrier, l’exposition Greffulhe du Palais Galliera, coïncidait avec celle que le Metropolitan Museum of Art de New York consacrait à la comtesse de Ribes et ses mystères, en 2015.
Reine des bals du siècle
Une foule de visiteurs émerveillés y ont découvert le faste et la fantaisie des folles nuits d’après-guerre. Du palais Labia à l’hôtel Lambert, du château de Groussay à celui de Ferrières, Jacqueline de Ribes joue le jeu grisant des bals du siècle. Si au Bal Proust, chez les Rothschild, elle n’avait pas vraiment le choix du costume, elle brille en « Folle de Chaillot » lors d’un bal My Fair Lady donné par Hélène Rochas, et étonne en sultane rose vif chez le baron de Redé. Pour ce baroud d’honneur de l’orientalisme, la comtesse donne libre cours à sa créativité, parcourt les allées du marché Saint-Pierre et découpe les robes haute couture qu’elle n’avait pas encore envoyées à l’ANF – l’association d’entraide de la noblesse française (parfois désargentée).
Donations et préemptions
Patchwork resplendissant, cette tenue compte désormais parmi les fleurons de nos collections républicaines, généreusement rhabillées lors des donations de 1971 et 2021 qui ont permis à cette fabuleuse garde-robe d’échapper à la dispersion des collections de l’hôtel de Ribes. En 2019, sa propriétaire choisit Sotheby’s pour alléger ses vieux jours des reliques de la dynastie. Adieu vases Demidoff, bureau du Palais Stroganof, pendule du Garde-Meuble ou Vigée Le Brun du comte d’Artois ! Le désastre patrimonial – certains objets n’avaient pas bougé depuis 1865 – a été empêché de justesse grâce aux préemptions du château de Versailles et du musée du Louvre. L’un a pu acquérir le bronze 335 de la Couronne, sublime fonte Susini d’un modèle de Giambologna inscrit à l’inventaire du Grand Dauphin et présentée dans l’exposition qui vient de fermer ses portes au château de Versailles, ainsi qu’un écran de cheminée livré pour Louis XVI à Saint-Cloud ; l’autre s’est enrichi d’un chef-d’œuvre de Marguerite Gérard, L’Élève intéressante.

Muse et créatrice
Insaisissable, farouchement indépendante, Jacqueline de Ribes érige l’orgueil en courage. Elle résiste aux biographes comme aux couturiers, fussent-ils Saint Laurent ou Valentino. À la fois muse et créatrice, elle n’hésite jamais à retoucher, quitte à imposer sa griffe et sa vision très personnelle de la perfection. Ni classique ni moderne, mi impérieuse, mi voluptueuse, elle a su faire de son style un art, de sa compagnie un privilège et de sa vie un âge d’or.










