Entretien avec Eugénie Bachelot-Prévert, petite-fille de Jacques Prévert. Propos recueillis par Eva Bensard
En 1993, au décès de votre grand-mère Janine (épouse du poète), vous devenez – à 18 ans – unique ayant droit de la succession de Jacques Prévert. Quelles ont été vos priorités ?
Mon père [le gendre de Prévert, ndlr] m’a beaucoup aidée au début. Il fallait effectuer un premier classement des archives – des milliers de photographies, manuscrits, lettres, beaux livres, œuvres d’art –, répondre à des demandes de prêts, gérer les droits… Ce travail s’est professionnalisé au fil du temps, avec l’arrivée d’un archiviste. Mon souhait était à l’époque, et reste encore aujourd’hui, de faire découvrir ce fonds dans sa globalité, en mettant en lumière des aspects moins connus de l’œuvre de mon grand-père, comme son engagement aux côtés du groupe Octobre, une troupe de théâtre militante, qui jouait dans les usines. Mon autre priorité était de transformer son appartement parisien en musée. Ce projet a débuté en 2004.

Dans quel état était alors l’appartement ?
Après la mort de Jacques Prévert en 1977, l’appartement a continué à être habité par ma famille – j’y ai moi-même vécu jusqu’à mes 30 ans. Pour gagner de la place, certains meubles et affaires avaient été stockés ailleurs. Mon idée était de restituer l’état de l’appartement du vivant de mon grand-père. Le mobilier et les objets de cette époque ont été replacés in situ, selon leur disposition d’origine, bien documentée par des photographies.

Avez-vous aussi réalisé des travaux ?
L’électricité et le chauffage étaient vétustes, une rénovation était devenue indispensable. Il fallait aussi « penser » ce petit appartement de 100 m2 comme un musée, destiné à accueillir du public, et c’est pourquoi j’ai fait appel à un scénographe. Des portes coulissantes ont été installées pour faciliter la circulation et trois pièces de l’appartement ont été ouvertes à la visite : la salle à manger, le bureau de mon grand-père et la chambre d’enfant de ma mère. La chambre d’amis a été transformée en salle des archives, et celle de mes grands-parents, en bureau pour Fatras, la société que j’ai créée pour gérer les droits.

Prévert s’était entouré de l’architecte Jacques Couëlle et du décorateur de cinéma Alexandre Trauner pour aménager son appartement. Que sait-on de ce chantier ?
Il a duré au moins deux ans, entre 1953 et 1955. Dans un courrier à Alexandre Trauner, mon grand-père se plaint de ces travaux à rallonge ! Auparavant, l’endroit servait probablement d’habitation pour le sous-directeur du Moulin Rouge. Il n’y avait pas encore le long couloir de l’entrée, qui se resserre au niveau du sol pour paraître plus grand – un dispositif très cinématographique, qui a été imaginé par Alexandre Trauner. Ce chef-décorateur était le meilleur ami de Jacques Prévert. Les murs blanchis à la chaux, les lignes courbes, les niches, les tommettes au sol, sont en revanche l’œuvre de Jacques Couëlle, rencontré à Saint-Paul-de-Vence.

Les courbes douces de l’architecte Jacques Couëlle
Sur les conseils de son ami Alexandre Trauner, qui connaît son goût pour les intérieurs modestes et chargés d’âme, Prévert fait appel à Jacques Couëlle (1902-1996) pour rénover l’appartement qu’il loue à partir du début des années 1950 à Paris. Très actif sur la Côte d’Azur, cet architecte autodidacte s’est fait connaître par ses habitations tout en courbes, qui émergent de la nature comme des sculptures. Électron libre, à contre-courant des lignes droites et des constructions standardisées qui triomphent à son époque, Couëlle s’inspire dans ses créations de grottes, rochers et coquillages.
Il transforme l’appartement de la Cité Véron en un espace lumineux et protecteur, propice à la rêverie et à l’écriture. L’œil glisse sur les arrondis, les matériaux sont simples et chaleureux (murs blanchis à la chaux, tommettes provençales au sol), et les nombreuses niches creusées dans les cloisons mettent en valeur la poésie des objets du quotidien chers à Jacques Prévert et à sa famille.
Une bulle provençale en plein Paris ?
Oui, c’était une envie de mes deux grands-parents, qui étaient très attachés à Saint-Paul-de-Vence, où ils vécurent une quinzaine d’années. Ce cocon provençal en plein Montmartre s’explique sans doute aussi par le désir de réconforter ma mère, qui avait 9 ans à l’époque et ne voulait pas quitter le village de son enfance. Sa chambre à Paris rappelle l’hôtel de la « Colombe d’or » – où mes grands-parents, qui étaient très proches de la famille Roux, venaient très souvent –, avec ses niches arrondies et son lit de princesse. Mon grand-père avait réussi à récupérer le lit à baldaquin d’Esméralda (et Gina Lollobrigida) dans le film Notre-Dame de Paris (1956), dont il avait écrit le scénario !

Autre pièce émouvante, le bureau… En quoi reflète-t-il l’univers du poète ?
C’est la pièce où il écrivait ses textes et où il réalisait ses collages. C’est là aussi qu’il recevait ses amis Gabin, Picasso, Calder, et qu’il a été immortalisé par Robert Doisneau. L’endroit ressemble à un cabinet de curiosités, avec ses étagères couvertes d’objets hétéroclites – notamment des effigies de Pie XII rapportées d’Italie par ses amis, qui connaissaient son farouche anticléricalisme –, son grand meuble à tiroirs, où il rangeait ses collages, ses tableaux et dessins dans tous les coins, offerts par ses copains artistes.
Chaque objet raconte une histoire, une amitié, un engagement. Tous sont authentiques, sauf deux, qui sont des fac-similés : un portrait de Prévert réalisé par Picasso et une gouache de Calder. Du fait de leur grande valeur, les originaux ont été mis au coffre.

Atmosphère, atmosphère… La contribution d’un décorateur de légende
Né en 1906 en Hongrie, Alexandre Trauner voulait être peintre et étudia à l’Académie des Beaux-Arts de Budapest. Mais en 1929, il doit fuir les persécutions antisémites du régime de Horthy et s’exile à Paris, où il débute une carrière de décorateur de cinéma. En 1932, il rencontre Jacques Prévert, scénariste de nombreux films : c’est le coup de foudre amical ! Dès lors, le jeune homme commence à travailler avec le duo Prévert-Carné et signe les décors de Quai des brumes et d’Hôtel du Nord (1939).
« Trau », comme le surnomme son ami Prévert, s’impose comme le nouveau maître du « réalisme poétique ». Sa reconstitution du canal Saint-Martin dans les studios de Billancourt est si magistrale que le public croit à un décor authentique. Grâce à Prévert, Trauner continue à travailler clandestinement pendant l’Occupation. Caché dans les montagnes de Tourrettes-sur-Loup, il conçoit les décors des Visiteurs du soir et des Enfants du Paradis, réalisés ensuite par un autre dans les studios de la Victorine à Nice. Cette entraide forge entre les deux hommes des liens indéfectibles.
Après la guerre, « Trau » devient l’un des chefs décorateurs les plus en vue du 7eart et son talent est plébiscité jusqu’en Amérique, mais il reste fidèle à son vieil ami, qu’il conseille lors de la rénovation de son appartement parisien. Magicien de la perspective, génie de l’illusion, il imagine le long couloir qui structure et agrandit l’espace. Plus tard, Trauner décore la maison de Prévert dans le Cotentin, achetée en 1970, à quelques centaines de mètres de la sienne… Les deux compères reposent côte à côte dans le cimetière d’Omonville-la-Petite.
Cet appartement appartient depuis 1955 au Moulin Rouge. Or à l’automne 2025, les choses se gâtent, vous recevez une lettre par voie d’huissier. Que dit-elle ?
Elle m’informe que le bail ne sera pas renouvelé, qu’il prendra fin le 31 mars 2026, et que le Moulin Rouge nous laisse deux ans pour libérer les lieux. Une lettre identique est envoyée à l’ayant droit de l’appartement d’en face, celui de l’ex-voisin Boris Vian. Le Moulin Rouge argue le besoin de récupérer ces locaux pour réaliser de nouveaux aménagements, en demeurant évasif sur leur nature. Le décor de Couëlle et Trauner sera-t-il conservé ? Dans un échange oral, on nous fait comprendre que non…

Quelles relations aviez-vous jusque-là avec le Moulin Rouge et la famille Clérico, propriétaire du cabaret ?
Nous n’en avions aucune malheureusement. Mes demandes de reconduction du bail restaient sans réponse. Cela générait beaucoup d’inquiétude, car j’ai vu partir un à un tous les locataires de l’immeuble, et leurs appartements récupérés par le Moulin Rouge. Des décisions importantes étaient prises sans nous consulter. En 2023, Jean-Marie Clérico a entrepris de gros travaux sur la terrasse de l’appartement sans nous prévenir ! On s’est retrouvé avec un énorme échafaudage du jour au lendemain. Et il n’y a pas de réflexion commune sur l’esthétique des matériaux ou les choix d’aménagement. Trois marches de la terrasse, aussi anciennes que l’immeuble, ont ainsi été supprimées…

Un accord a-t-il été trouvé avec le Moulin Rouge ?
Je n’emploierais pas ce mot, car il n’y a pas pour le moment d’accord écrit ou de reconduction du bail. Il s’agit plutôt d’une « intention » : Jean-Marie Clérico nous a assuré que le lieu ne serait pas détruit. Ma lettre ouverte à la ministre de la Culture, signée par de nombreuses personnalités du monde de l’art, et la forte mobilisation de la presse ou d’institutions comme la DRAC Ile-de-France, ont provoqué une prise de conscience. Depuis peu, le dialogue est renoué avec le Moulin Rouge et je m’en réjouis. Mais nous avons besoin d’une garantie. Cet appartement, qui est resté miraculeusement conservé jusqu’à aujourd’hui, doit impérativement être protégé !

Pourquoi l’appartement n’a-t-il pas été classé au titre des Monuments historiques ?
Car pour l’instant, le ministère de la Culture n’a pas l’aval du Moulin Rouge. Lorsque le propriétaire d’un bien privé donne son accord, la procédure de classement est simple. Sans ce consentement, il est possible cependant d’agir : lorsque la conservation d’un immeuble est menacée, le ministre de la Culture peut notifier au propriétaire sa décision et ouvrir une instance de classement, mais cela implique une volonté politique forte…

Avez-vous reçu une réponse de Rachida Dati à votre lettre ouverte ?
Non. Ni réponse, ni proposition de rendez-vous. Mais je ne désespère pas…
Pour en savoir plus : Il est possible de consulter la lettre ouverte à Madame Rachida Dati, de s’informer sur les visites guidées de l’appartement et les dernières actualités concernant sa sauvegarde sur le site www.jacquesprevert.fr









