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Éditions Faton - Grandes questions de l'archéologie - Grandes questions de l’archéologie : « Cultuel ou pas cultuel ? »

Grandes questions de l’archéologie : « Cultuel ou pas cultuel ? »

Un proverbe officieux a cours chez les archéologues : lorsque l’on ne comprend pas certains vestiges ou agencements de vestiges, on suppose que c’est « cultuel », c’est-à-dire lié à des pratiques en rapport avec le surnaturel. L’hypothèse a le mérite d’être invérifiable, d’autant que, comme le rappelait le grand préhistorien André Leroi-Gourhan en son temps, l’inventivité humaine en ce domaine est sans limites.
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Des Néandertaliens ont construit il y a 176 000 ans, au fond de la grotte de Bruniquel dans le Tarn-et-Garonne, plusieurs cercles composés de stalagmites brisées et d’environ 3 m de diamètre. Les archéologues pensent avec certitude qu’il s’agit d’une pratique cultuelle.
Stalagmites brisées et organisées dans la grotte de Bruniquel. © Luc-Henri Fage

Aussi cette vaste marge d’incertitude n’a-t-elle pas manqué de provoquer à chaque fois des débats, parfois acharnés, quant à l’interprétation de tels vestiges. En effet, un objet ou un ensemble d’objets ne pourront être considérés comme « cultuels », que si on ne leur trouve aucune explication de nature pratique, utilitaire, liée à la vie matérielle. Ils sont donc « cultuels » par défaut.

Les hypothèses des archéologues tournées en dérision dans la littérature

On ne manquera évidemment pas de rappeler les moqueries qu’ont subies les archéologues à ce sujet, avant tout dans la littérature, comme les erreurs des amateurs Bouvard et Pécuchet dans ce que Flaubert a défini comme son « roman philosophique », d’ailleurs inachevé. Sans oublier la comédie de boulevard d’Eugène Labiche, La Grammaire (1867), où l’enthousiaste Poitrinas, président de l’Académie d’Étampes, exhume, dans le potager du négociant François Caboussas, la vaisselle cassée et discrètement enterrée du domestique Jean : les débris d’un saladier qui porte les initiales du propriétaire (FC) sont interprétés comme ceux du vase de Fabius Cunctator, et ceux d’un pot de chambre comme un « lacrymatoire » dans lequel les proches d’un défunt étaient censés laisser couler leurs larmes.

La lunette des toilettes était un plastron cérémoniel

Mais les archéologues sont aussi capables d’autocritique et l’on connaît le Motel of the Mysteries de David McCaulay (1979) qui imagine la fouille archéologique d’un motel états-unien en l’an 4022. La baignoire dans laquelle subsiste un squelette est évidemment un sarcophage, la lunette des toilettes un plastron cérémoniel et la balayette afférente une sorte de sceptre – reconstitution dessinée à l’appui. Sur la porte de la chambre, le panneau « do not disturb » indique bien qu’il s’agit d’un lieu sacré, ce que confirme une sorte d’étrange autel, en réalité un téléviseur.

Trésors archéologiques du 21e siècle

L’archéologue suisse Laurent Flutsch a développé la même idée dans une désopilante exposition itinérante, Futur antérieur. Trésors archéologiques du 21e siècle après J.-C., qu’ont accueillie plusieurs musées français. Le nain de jardin qui en agrémente l’affiche est mis en rapport avec un culte des ancêtres, les douilles de fusil sont de précieuses fioles et l’arrosoir un vase d’apparat.

Un nain de jardin mis en rapport avec le culte des ancêtres dans l'exposition « Futur antérieur. Trésors archéologiques du 21e siècle après J.-C. » conçue par l’archéologue suisse Laurent Flutsch.
Un nain de jardin mis en rapport avec le culte des ancêtres dans l’exposition « Futur antérieur. Trésors archéologiques du 21e siècle après J.-C. » conçue par l’archéologue suisse Laurent Flutsch. © Musée romain de Lausanne-Vidy

Retour dans le futur

Avec l’artiste Sophie Calle, nous nous sommes livrés à un exercice comparable en 2022, à l’occasion d’une exposition au musée d’Orsay. Sophie Calle avait en effet accumulé dans les années 1970 une série d’objets disparates abandonnés dans l’hôtel d’Orsay avant les travaux qui l’ont transformé en musée. Nous les avons présentés comme des objets archéologiques (ce qu’ils étaient en partie), sur des socles et en vitrine, avec à chaque fois deux cartels, le premier portant la description technique et minutieuse dudit objet, l’autre son interprétation archéologique hypothétique dans quelques siècles.

Le Maître du Temps donne l’heure en kilogrammes

Ainsi, le manomètre de la chaudière était supposé, enfoncé au bout d’un bâton, être un objet cérémoniel donnant l’heure en kilogrammes et manié par un Maître du Temps, la sonnette en cuivre du téléphone un instrument de musique par percussion ou la paire de ciseaux un appareil cruciforme portable de protection magique personnelle.

Un galet à visage humain

Quant à l’archéologie réelle, plus les vestiges sont anciens, plus il y aura place pour le débat. Le plus ancien geste non utilitaire recensé est celui de la grotte de Makapansgat en Afrique du Sud, et remonte à environ 3 millions d’années. Une ou un australopithèque a en effet apporté dans ce lieu un étrange galet naturel brun qui ne peut provenir, de par sa nature géologique, que d’au moins une dizaine de kilomètres. Or, ce galet comporte plusieurs dépressions naturelles, qui lui donnent l’aspect d’un visage humain. On a donc considéré, dès sa découverte en 1925, que ce ramassage avait été dû à cette ressemblance. Certains ont depuis néanmoins argué que les dépressions auraient été intentionnelles, et qu’il s’agirait donc du plus ancien objet d’art.

Ce galet découvert en 1925 dans la grotte de Makapansgat en Afrique du Sud a peut-être été ramassé il y a 3 millions d'années pour sa ressemblance avec un visage humain.
Le galet à visage humain découvert en 1925 dans la grotte de Makapansgat en Afrique du Sud. © DR

Naturel ou retouché ?

Le même débat vaut pour deux statuettes datées d’environ 300 000 ans et trouvées respectivement à Tan Tan au Maroc et à Berekhat Ram sur le plateau du Golan. Elles suggèrent une forme humaine en pied. Mais s’agit-il, là encore, d’un objet purement naturel, d’aspect fortuitement humain, ou au contraire entièrement sculpté, ou en partie naturel mais retouché pour lui donner la forme voulue ?

La plus ancienne offrande funéraire connue

Indiscutable est le plus ancien geste funéraire recensé, dans l’une des grottes d’Atapuerca, près de Burgos en Espagne. Une trentaine d’Homo erectus évolués, à la frontière de l’émergence des Néandertaliens, a été successivement déposée dans cette grotte, au fur et à mesure de leur décès. Un seul objet les accompagnait, un biface en quartzite rouge non utilisé, qui serait donc la plus ancienne offrande funéraire connue.

Homo naledi fait débat

Les premières tombes individuelles réellement creusées ne sont attestées qu’avec les Néandertaliens et les Sapiens, à partir d’au moins 100 000 ans – la première découverte comme telle fut celle en 1908 des abbés Bouyssonie à la Chapelle-aux-Saints. En revanche, l’affirmation par le préhistorien Lee Berger que la grotte sud-africaine de Rising Star aurait été une nécropole d’il y a quelque 300 000 ans pour un groupe d’une espèce humaine nouvellement découverte, les Homo naledi, fait fortement débat. Les ossements dispersés témoigneraient même du creusement de tombes et il y aurait aussi des gravures rupestres. Toutefois le volume cérébral de cet Homo naledi est bien inférieur à celui des Homo erectus et les observations proposées par le fouilleur ont été fortement remises en cause par plusieurs articles scientifiques.

Les ossements d'<em>Homo naledi</em> découverts par Lee Berger dans la grotte Rising Star en Afrique du Sud lui ont fait dire qu'il s'agissait d'une nécropole d’il y a quelque 300 000 ans.
Les ossements d’Homo naledi découverts par Lee Berger dans la grotte Rising Star en Afrique du Sud. © DR

Les mystérieuses structures de la grotte de Bruniquel

De manière indiscutable en revanche, des Néandertaliens ont construit il y a 176 000 ans, au fond de la grotte de Bruniquel dans le Tarn-et-Garonne, plusieurs cercles composés de stalagmites brisées et d’environ 3 m de diamètre. En plus d’impliquer l’existence de solutions pour s’éclairer, on ne voit nulle utilité possible à ces étranges structures, même si certains ont essayé d’y voir des moyens de contrôler d’éventuelles eaux souterraines.

L’artiste était un ours

Avec Homo sapiens et le Paléolithique supérieur, on sait les débats auxquels a donné lieu depuis un siècle et demi l’art des grottes. Si l’on s’accorde en général pour y voir effectivement des manifestations en lien avec le surnaturel, récits mythologiques notamment, on n’oubliera pas que ce fut pour certains, au début du siècle dernier, la simple expression d’un « art pour l’art ». Symétriquement, des agencements d’ossements d’ours au fond des grottes ont un temps suggéré un « culte de l’ours », avant qu’André Leroi-Gourhan, dans un livre plein d’humour, ne montre qu’il s’agissait de bauges d’ours en hibernation, aménagements dus donc aux ursidés eux-mêmes.

Des gravures pour passer le temps

Quant aux statuettes féminines du Paléolithique mais aussi du Néolithique, bien que très sexualisées, certains n’y ont vu que de simples jouets, des poupées donc, tandis que d’autres ont considéré que les dizaines de milliers de gravures sur les rochers de la vallée des Merveilles n’auraient été que les œuvres sans signification particulière de bergers désœuvrés. Si, avec les sociétés d’époque historique, l’abondance des textes nous permet d’en savoir beaucoup plus sur leurs manifestations religieuses les plus officielles, des pratiques cultuelles plus modestes au niveau de la maisonnée peuvent ne pas laisser toujours des vestiges compréhensibles.

Vue d’une des roches gravées de la Vallée des Merveilles dans le massif du Mercantour (Alpes-Maritimes). © Wikipédia / Georges Dick
Vue d’une des roches gravées de la Vallée des Merveilles dans le massif du Mercantour (Alpes-Maritimes). © Wikipédia / Georges Dick

Pour aller plus loin
CALLE S. & DEMOULE J.-P., 2022, L’ascenseur occupe la 501, Arles, Actes Sud.
FLUTSCH L., 2002, Futur antérieur : Trésors archéologiques du 21e siècle après J.-C., Infolio.
INSOLL T., 2004, Archaeology, Ritual, Religion, Londres/New York, Routledge.
LAMBERT Y., 2007, La naissance des religions. De la préhistoire aux religions universalistes, Paris, Armand Colin.
LEROI-GOURHAN A., 1964, Les religions de la préhistoire, Paris, PUF.
MARTINON-TORRES M. et al., 2024, « No scientific evidence that Homo naledi buried their dead and produced rock art », Journal of Human Evolution, 195 (en ligne)
« Pour une archéologie du fait religieux », Les nouvelles de l’archéologie, numéro spécial, 160, 2020 (en ligne).
SCHEID J. (dir.), 2008, Pour une archéologie du rite : nouvelles perspectives de l’archéologie funéraire, Rome, École française.

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