Le livre du mois : des oiseaux au musée
La mission Dakar-Djibouti, dirigée par Marcel Griaule de 1931 à 1933, est longtemps demeurée dans les mémoires comme un des actes fondateurs de l’ethnologie française, qui avait de plus enrichi les collections muséales de 3 500 artefacts de toute nature, d’abord déposés au musée d’ethnographie du Trocadéro, puis transférés pour partie au musée du quai Branly. Aujourd’hui les conditions de la collecte des objets rituels et cultuels sont remises en cause. Certains ont certes été acquis, ou échangés ; mais d’autres ont été volés, voire réquisitionnés dans un contexte colonial.
La récente exposition du musée du quai Branly, qui menait une « contre-enquête » sur la mission, a éclairé toutes ces questions, notamment pour les masques, rapportés en grand nombre. Ce livre en est un des prolongements les plus originaux et traite d’une part méconnue de ces collections : quelque 200 oiseaux naturalisés, qui sont conservés dans les réserves du Muséum d’histoire naturelle de Paris et évoquent un des pans les plus intéressants de ce périple.
Au cours de chapitres haletants, qui mènent le lecteur au cœur du quotidien de la mission, Julien Bondaz ne cherche pas seulement à comprendre l’intérêt ethnologique de Marcel Griaule et de ses acolytes pour les oiseaux ; il montre pourquoi ces derniers, vivants ou morts, ont concentré des valeurs complexes, dans le choc des cultures africaine et européenne.
La mission comptait en ses rangs du côté français des ethnologues, un peintre – Gaston-Louis Roux – et un écrivain, Michel Leiris. Si l’on connaissait le rôle de l’auteur de L’Afrique fantôme (1934) dans les activités de la mission, en revanche, l’importance du thème aviaire dans son écriture était passée inaperçue. L’ouvrage met ainsi en valeur les liens entre le leitmotiv de l’oiseau et les thèmes érotiques de ses textes, qui renvoient à la fois à certaines péripéties de la mission et au symbole du désir sexuel dans l’imaginaire surréaliste.
Les rapprochements avec les œuvres de Picasso, de Man Ray ou d’André Masson montrent comment les artistes se sont fondés sur la culture africaine et les pouvoirs qu’elle attribuait aux oiseaux pour en transposer les motifs et les schèmes dans leurs œuvres. Qu’on les ait compris comme ceux d’un ailleurs « exotique » sauvage ne doit pas faire oublier leur ascendance scientifique. Mais la science est mêlée de préjugés culturels, voire sexués : les photographies de Joséphine Baker (surnommée « l’oiseau des îles » à cause de ses costumes de plumes), qui pose en 1933 dans les vitrines du musée du Trocadéro avec une tunique emplumée, le prouvent.
Le peintre Gaston-Louis Roux quant à lui, avait été requis pour faire des copies de peintures religieuses éthiopiennes et remplacer les originaux, qui étaient marouflés sur le mur des églises. Bientôt, il abandonne ce travail pour la chasse aux oiseaux, qu’il tue, dépouille et dont il arrache les plumes. La technique de la taxidermie s’apparente à celle du décollement des peintures, mais sur le vivant. Les spécimens, non montés, débarqueront en caisse en France avec des fiches très laconiques ; aucune espèce nouvelle n’a été découverte. La ménagerie qui arrive d’Afrique est de même dépeuplée : les oiseaux sont morts durant le voyage, ou mourront bientôt, en captivité.
Or le livre ne pointe pas un échec ; il ne met pas seulement en lumière les violences faites aux oiseaux. Au carrefour de l’ethnologie et de la littérature, de l’histoire de l’art et de la muséologie, il pose avec brio les conditions de notre regard sur les collections muséales. Christine Gouzi
Julien Bondaz, Poussière d’oiseaux. Une autre histoire de la mission Dakar-Djibouti, B42, 176 p., 19 €.
Sculpteurs du roi
Pas moins de quatre-vingt-dix-sept sculptures furent présentées à l’Académie royale de peinture et de sculpture entre les années 1657 et 1791 par les candidats à leur admission à l’Académie. Soixante et une d’entre elles sont regroupées au Louvre dans la salle de l’Académie, et quelques-unes ont trouvé refuge au musée des Beaux-Arts de Paris. Un petit nombre a été brisé ou a disparu. On ne saurait trop recommander la lecture de cet ouvrage ; il est aussi instructif que passionnant et magnifiquement mis en pages par l’éditeur.
Médaillons, reliefs, rondes-bosses, majoritairement en marbre, mais parfois en terre cuite : celle de Michel Anguier, Hercule et Atlas soutenant le globe terrestre, et celle de Nicolas Legendre, La Madeleine pénitente. Il y eut aussi deux groupes en bronze, l’admirable Christ descendu de la croix de Simon Hurtrelle et l’Enlèvement d’Hélène par Pâris de Philippe Bertrand. Rares furent les sculptures en bois, elles n’ont pas été conservées : la Vierge et saint Jean de Jean-Baptiste Poultier, à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, détruits par les révolutionnaires, et les Feuillages de Dorothée Massé, perdus. Nombreux avaient été les médaillons représentant en buste des saints. Il y eut également quelques bas-reliefs mythologiques et d’autres à la gloire du roi dont Charles Le Brun avait donné le dessin.
La description de chacune de ces sculptures aide à mieux les regarder. Bien que le processus accompagnant la présentation des candidats soit plus ou moins répétitif, chaque admission constitue par elle-même une aventure personnelle que les auteurs de cet ouvrage, tous deux conservateurs au département des Sculptures du Louvre, ont su narrer en détail, les replaçant dans la carrière de chaque sculpteur. Aussitôt reçus, ceux-ci devenaient Sculpteurs du roi et bénéficiaient de commandes importantes, la plupart destinées aux jardins de Versailles. Ces morceaux de réception, véritables chefs-d’œuvre, sont splendidement illustrés et montrés sous différents angles dans ce bel ouvrage. Françoise de La Moureyre
Valérie Carpentier-Vanhaverbeke et Guilhem Scherf, Sculpteurs du roi. Les morceaux de réception à l’Académie royale de peinture et de sculpture (1657-1791), Mare & Martin, 2025, 512 p., 110 €.
Monet. Par-delà l’horizon
« Sa vie durant, Monet aura peint la lumière » écrit Marianne Mathieu dès la première ligne de ce livre monographique dont elle est l’auteur. Spécialiste de l’impressionnisme et membre du comité Monet, elle a assuré pendant dix ans la direction scientifique du musée Marmottan Monet. La qualité des illustrations, qui reproduisent la plupart des œuvres en pleine page, voire sur deux pages, et la richesse du texte font de cette édition de luxe en grand format le nouvel ouvrage de référence sur le père de l’impressionnisme.
De la jeunesse de Claude Monet (1840-1926), l’on sait peu de chose. Il est né au Havre et c’est en autodidacte qu’il se lance dans la peinture, encouragé par Eugène Boudin. Le texte chronologique nous entraîne des prémices de l’impressionnisme jusqu’à l’œuvre ultime du maître. Avec brio, Marianne Mathieu analyse le travail d’un peintre à l’extrême longévité qui toute sa vie s’est réinventé, de la recherche des points de vue les plus originaux grâce à la construction de son bateau-atelier, à son inlassable étude des effets de la lumière sur le motif en fonction des heures du jour et des variations de la météo.
À la fin de sa vie, Monet offre à la nation – pour célébrer l’armistice de 1918 – ses fameux Nymphéas aujourd’hui exposés à l’Orangerie des Tuileries. Mais le testament pictural du peintre suscite bien des controverses. Pour évoquer ces Grandes Décorations, comme les appelait Monet, André Lhote parle de « suicide plastique ». Pourtant ce cycle monumental ouvre la voie vers l’abstraction, et l’on rapproche cette dernière période du maître de l’expressionnisme abstrait américain des années 1940-1950. Tous les panneaux conservés à l’Orangerie sont reproduits à la fin du livre et ici encore de magnifiques détails permettent une plongée au cœur de l’art de Monet. Nathalie d’Alincourt
Marianne Mathieu, Monet. Par-delà l’horizon (édition prestige), Hazan, 2025, 280 p., 120 €.
L’iconographie de saint Georges

Publié pour la première fois chez Adam Biro en 1994 dans un beau livre aujourd’hui épuisé, ce texte reprend une méthodologie et des concepts déjà éprouvés dans les ouvrages majeurs de Georges Didi-Huberman, tels que Fra Angelico. Dissemblance et figuration ou Devant l’image. L’exégèse qu’il donne des transformations historiques de l’iconographie du saint, fruit d’une recherche interdisciplinaire, peut s’apprécier indépendamment d’une théorie philosophique plus ardue. Du supplice au triomphe, de l’Orient à l’Occident, la légende s’écrit et s’illustre et l’auteur déploie avec subtilité et érudition son sens. Une lecture aussi stimulante que réjouissante. Merci, saint Georges Didi-Huberman ! David Strepenne
Georges Didi-Huberman, Celui par qui s’ouvre la terre. Saint Georges, versions d’une légende, Gallimard, collection « Art et artistes », 2025, 248 p., 25 €.
Giono et Jospin
Après Éluard, Rimbaud, Kafka, Madame de Lafayette, Shakespeare et Proust, Jean Giono a les honneurs de la belle collection « Grande blanche illustrée ». Le principe ? Réunir un chef-d’œuvre de la littérature et un artiste contemporain. L’Homme qui plantait des arbres est ici accompagné de dessins d’Éva Jospin, célèbre pour ses œuvres graphiques, sculptures et installations sur le thème de la forêt.
Cette nouvelle, écrite en 1953, raconte l’histoire du berger Elzéard Bouffier qui plante des arbres pour faire revivre sa région, la Haute-Provence, menacée de désertification et d’exode rural. Elle met en jeu des approches sociétales et écologistes du monde et souligne l’action positive que peut avoir l’homme sur son environnement. Si, pour l’artiste, les forêts correspondent davantage à « l’idée de se perdre ou de se retrouver », elles sont aussi l’occasion d’explorer « notre rapport à l’enfance et aux contes, aux peurs archaïques ».
Le voisinage du texte et des dessins « en noir » crée une intense synergie, renforcée par le grand format de l’ouvrage et la mise en pages aérée ou touffue. Une belle ode à la nature qui emporte le lecteur sur des chemins bucoliques et empreints de mystère ! Marie Akar
Jean Giono, L’Homme qui plantait des arbres, œuvres d’Éva Jospin, collection « Grande blanche illustrée », Gallimard, 2025, 96 p., 35 €.









