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Éditions Faton - Recherche - L’art rupestre : un problème de vocabulaire

L’art rupestre : un problème de vocabulaire

Le terme « art rupestre » (rock art) s’est imposé depuis les années 1960 pour qualifier les pétroglyphes et pictogrammes gravés et peints qui fleurissent partout sur le globe. Or certains lui reprochent son caractère colonialiste et parfois offensant. Une récente étude fait le point sur la question.
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Le terme « art rupestre» ne semble pas approprié. Il est préférable de parler de pétroglyphes et de pictogrammes.
Évocation de peintures rupestres. © Éric Le Brun

L’une des particularités de l’art rupestre est qu’il est encore pratiqué par des populations indigènes, qui ont donc un droit de regard sur ce que les autres disent de leurs productions.

Le point de vue des communautés à prendre en compte

C’est particulièrement vrai sur le territoire des États-Unis, depuis la promulgation de la loi NAGPRA (Native American Graves Protection and Repatriation Act). Les archéologues doivent prendre en compte le point de vue des communautés autochtones et choisir judicieusement leur vocabulaire. Le terme « art » est notamment susceptible d’être compris comme ethnocentriste et totalement inadapté pour qualifier des manifestations graphiques non occidentales.

Le terme « art rupestre» ne semble pas approprié. Il est préférable de parler de pétroglyphes et de pictogrammes.
Pétroglyphes indiens représentant des lézards sur une falaise de l’Utah aux États-Unis. © Wikipédia / James St. John

Art rupestre : un terme inventé en 1946…

Des chercheurs ont analysé 5 347 articles issus de 797 revues anglophones entre 1866 et 2024. Le terme « art rupestre », introduit en 1946 par Elisabeth Goodall dans un article sur les pétroglyphes de Rhodésie, devient majoritaire dans les années 1960. Pourquoi cette brusque popularité ? Sans doute pour des raisons marketings, les éditions University of California Press ayant publié deux ouvrages majeurs employant rock art dans leur titre, qui, par leur succès, ont en quelque sorte ringardisé « pétroglyphes », « pictogrammes », « grotte ornée » et « rocher peint ».

… mais inapproprié

Cela contribua à déconnecter en partie les études des préoccupations archéologiques immédiates et développa tout un pan de recherches qui envisageait ces manifestations graphiques comme un secteur autonome et abstrait dans l’étude des sociétés indigènes et préhistoriques. Aujourd’hui, le mot « art » est considéré comme inapproprié, voire offensant, car il insisterait trop sur le côté décoratif et esthétique, et pas assez sur le fonctionnement des pétroglyphes, d’un point de vue ontologique et performatif (pour guérir, protéger, etc.), ainsi que l’affirme le THPO (Tribal Historic Preservation Officer) ; ce ne sont pas des galeries d’art mais des demeures habitées par des esprits, comme un Aborigène australien en fit la remarque un jour à l’archéologue Christopher Chippindale.

Le poids des mots

Les mêmes auteurs ont alors posé trois questions aux membres et représentants des nations tribales états-uniennes (574 répertoriées en 2024) : le terme « art rupestre » est-il acceptable ou inapproprié ? Quelle terminologie alternative souhaitez-vous que les archéologues emploient ? Votre communauté dispose-t-elle de ses propres termes pour qualifier les pétroglyphes ? Seulement 8 % des tribus ont répondu mais leur répartition géographique a été retenue comme représentative par les auteurs.

Écriture ou imagerie rupestre

Majoritairement, elles considèrent que parler d’« art rupestre » détourne de la signification culturelle des œuvres et conduit à leur marchandisation et commercialisation au détriment de leurs auteurs et de leurs descendants. Il n’est pas indifférent que ce soient essentiellement les tribus du Sud, qui ont souffert plus durement de l’expansion coloniale, qui partagent cette opinion. La plupart des tribus ont proposé d’utiliser les termes « pétroglyphes » et « pictogrammes » car plus neutres, ou bien « écriture rupestre » (rock writing) ou « imagerie rupestre » (rock imagery). Comme l’affirmait lors d’un congrès un homme de loi traditionnel et aîné aborigène d’Australie-Occidentale : « Nous n’avons jamais considéré nos peintures rupestres comme de l’“art”. Pour nous, ce sont des IMAGES. Des IMAGES avec des ÉNERGIES qui nous maintiennent en VIE. »

Le terme « art rupestre» ne semble pas approprié. Il est préférable de parler de pétroglyphes et de pictogrammes : ici des pétroglyphes aborigènes dans le parc national de Kakadu.
Pétroglyphes aborigènes dans le parc national de Kakadu. © Wikipédia / Thomas Schoch

Une synthèse globale difficile

L’article 13 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones spécifie bien que ces derniers ont le droit de désigner et conserver leurs propres termes. C’est pour cela que, par exemple, le Service des parcs nationaux américains a désormais proscrit le terme « art rupestre » de ses supports et publications. Les auteurs concluent qu’un terme générique n’est pas forcément nécessaire et que chaque tribu autochtone peut proposer ses propres termes descriptifs. Mais cela risque de compliquer les études et de rendre difficile toute synthèse globale. Et que faire lorsque aucun descendant des auteurs des images rupestres ne subsiste, à l’instar de l’art paléolithique ?

Pour aller plus loin
WRIGHT A. M., WELCH J. R., 2025, « “A Mark by Any Other Name . . .”: Reconciling Historical and Descendant Terms and Concepts for Indigenous Petroglyphs and Pictographs », American Antiquity, publié en ligne en 2026, 1-22. Doi : 10.1017/aaq.2025.2

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