Après 14 ans de fermeture, la Baigneuse d’Ingres a retrouvé les cimaises du musée Bonnat-Helleu, de même qu’un millier de peintures, dessins et sculptures légués par le peintre Léon Bonnat et d’autres donateurs, au terme d’un chantier au long cours qui a totalement métamorphosé à la fois le bâtiment et sa muséographie. Son jeune directeur, Barthélemy Etchegoyen-Glama, ancien conseiller et « plume » de Laurence des Cars au Louvre, répond à nos questions.
Entretien avec Barthélemy Etchegoyen-Glama, directeur du musée Bonnat-Helleu de Bayonne
Vous êtes originaire de Saint-Palais, un village proche de Bayonne. Avez-vous des souvenirs de jeunesse liés à ce musée ?
J’ai fait partie des enfants qui ont eu la chance de le découvrir dans le cadre scolaire. Vincent Ducourau, directeur du musée jusqu’en 2011, transportait jusque dans les classes et les cours de récréation du Pays basque des œuvres, acheminées dans un camion de la ville. C’était une grande chance pour les élèves de ce territoire, une formule d’avant-garde en matière d’éducation artistique et culturelle ! Grâce à cette initiative généreuse, j’ai rencontré le musée pour la première fois, et j’ai été frappé par son pouvoir…
Quelle importance revêt aujourd’hui ce musée pour la ville de Bayonne et pour sa région ?
C’est un musée-clé sur ce territoire, qui est moins urbanisé – sa plus grande ville, Bayonne, compte 53 000 habitants –, moins densément peuplé et moins familier des musées que le Pays basque sud, où sont implantés le Guggenheim et le musée des Beaux-Arts de Bilbao, le musée d’archéologie d’Irun, le musée Balenciaga, le centre Tabakalera à Saint-Sébastien… Le Pays basque nord est resté sans musée des beaux-arts pendant 14 ans, et demeure sans équivalent à 200 km à la ronde. Il faut donc conquérir le public, le convaincre que ce musée lui appartient et lui donner ou lui redonner envie de découvrir ces fabuleuses collections. C’est le défi de cette réouverture !
Quatorze années de fermeture, c’est pour le moins inhabituel. Quels aléas a connu ce chantier, dont la facture s’est envolée (pour atteindre 25 millions d’euros HT) ?
Le bâtiment a fermé en 2011 en raison de sa vétusté : la grande verrière du patio menaçait de se décrocher. Le projet a connu tous les aléas et toutes les lenteurs d’un chantier de cette ampleur : écriture concertée et longuement débattue d’un programme architectural, fouilles archéologiques préventives (qui ont abouti à la mise au jour de vestiges médiévaux), envolée des prix des matériaux, crise du coronavirus… Les travaux à proprement dit ont duré quatre ans et ont redonné son éclat, ses volumes et sa respiration originelle au bâtiment 1900, construit par Charles Planckaert. Ils ont aussi permis de doubler la surface d’exposition (qui atteint 3 000 m2) grâce à l’intégration de l’école primaire mitoyenne.
Quels ont été les objectifs poursuivis par l’agence d’architecture BLP & Associés, à qui l’on doit aussi la rénovation du musée Fabre à Montpellier ?
Une rénovation menée dans les années 1970 avait transformé le bâtiment, en obscurcissant et en fragmentant ses espaces. L’enjeu pour l’agence BLP était de faire à nouveau pénétrer la lumière naturelle, de manière à ce qu’elle structure tout le parcours autour du patio central. Ses mosaïques, masquées par un faux-sol, ont été dégagées et restaurées. Elles sont l’œuvre du mosaïste italien Giandomenico Facchina, à qui l’on doit les mosaïques de l’Opéra Garnier. Ce patio est désormais librement accessible aux passants, créant un effet d’ouverture sur la ville. Les salles ont aussi retrouvé leurs volumes, en particulier la Grande galerie du deuxième étage, dont le très beau plafond en verre d’origine a été redécouvert et nettoyé.
« Une collection sans équivalent entre Paris et Madrid », affirme Pierre Rosenberg… Le mérite en revient avant tout à Léon Bonnat, qui a voulu constituer une collection encyclopédique pour sa ville ?
Oui, on peut le dire. Entre 1880 et 1910, le peintre Léon Bonnat, au faîte de sa gloire, collectionne tous azimuts : les antiquités grecques et romaines, les maîtres anciens, les dessins, les sculptures, la peinture de son temps… Il a un talent de découvreur et un œil exceptionnel. Son vœu est de constituer à Bayonne, avec cette collection de tout premier plan, un musée digne des grandes métropoles européennes. Il lègue en 1922 l’ensemble de ses trésors, soit 2 857 œuvres, aux musées nationaux (elles sont aujourd’hui inscrites aux inventaires du Louvre), avec obligation pour l’État de les présenter à Bayonne. Une disposition testamentaire qui a été respectée jusqu’à ce jour.
Léon Bonnat a collectionné de très grands artistes européens – Rubens, Van Dyck, El Greco, Goya, Ingres, Delacroix, Géricault, Degas – et constitué un cabinet d’arts graphiques parmi les plus riches au monde. L’aura de sa collection incite par la suite d’autres donateurs à se montrer généreux. Les legs d’Antonin Personnaz (1937), de Jacques Petithory (1992) et de Paulette Howard-Johnston (1989 et 2011), fille du peintre Paul Helleu, ont fait entrer au musée des œuvres capitales, de la Renaissance italienne à l’impressionnisme et à la Belle Époque.
Au côté des collections Léon Bonnat et de celles offertes par Paulette Howard-Johnston, la fille du peintre Jean Helleu, le musée Bonnat-Helleu abrite bien d’autres chefs-d’œuvre, parmi lesquels le legs Petithory. Il faut également saluer l’apparition au sein du parcours permanent d’une dizaine de portraits de la famille Gramont – après quarante ans d’oubli. C’est en 1982 que cette « collection des souvenirs de famille », retraçant cinq siècles d’histoire liée aux provinces basques, fut proposée à la ville de Bayonne par le XIIIe duc de Gramont « à titre d’attachement à perpétuelle demeure ».
Réunies depuis la fin du XIXe siècle au château de Vallière dans l’Oise, jusqu’à sa vente en 1981, ces 144 peintures et 30 sculptures ont été ensuite entreposées dans les caves du musée national du château de Pau où, n’apparaissant que sporadiquement à l’occasion d’expositions thématiques, elles restèrent dans l’ombre jusqu’à leur retour à Bayonne en 2023. La publication du catalogue raisonné de la collection par Olivier Ribeton, conservateur en chef honoraire du Musée Basque et de l’histoire de Bayonne, qui voua sa vie à la connaissance de la Maison de Gramont, souligne l’importance de l’événement. Cet excellent ouvrage met en lumière nombre de portraits par Claude Lefèbvre, les Beaubrun, Nicolas et Pierre Mignard, Pierre Gobert, les Boullogne, François-Hubert Drouais, Louis Tocqué, Philip de László, Jacques-Émile Blanche et tant d’autres. Nathalie d’Alincourt
À lire : Olivier Ribeton, La collection Gramont, de Vallière à Bayonne, éditions Cairn, 2025, 216 p., 34,50 €.
Le parcours de visite a été totalement repensé. Il explore plusieurs grands thèmes : le corps, le sacré, le pouvoir… Pourquoi un tel choix ?
Sur ce territoire, après quatorze années d’absence et de silence, et une génération de scolaires qui n’en a plus franchi le seuil, le musée est loin d’être un réflexe : il est un horizon à construire. Il était de notre responsabilité d’aller à la rencontre du public en passeurs, avec un discours qui puisse donner le goût de l’histoire de l’art.
Nous avons choisi de mettre en exergue des concepts fondamentaux – le corps, le sacré, le pouvoir, le portrait, la collection, la représentation, l’objet, l’image… – qui traversent toute l’histoire de l’art et permettent d’apprendre à lire les œuvres et d’acquérir des repères essentiels. Le parcours suit également un fil chronologique, les sections progressent dans le temps et permettent d’évoquer les grandes périodes, de l’Antiquité à l’aube du XXe siècle.
C’est l’une des surprises du nouvel accrochage : la fin du parcours de visite célèbre Paul Helleu (1859-1927), figure incontournable – mais oubliée – de la Belle Époque. La donation effectuée par sa fille Paulette Howard-Johnston en 1988 (gravures, pastels, peintures) dormait jusqu’ici dans les réserves du musée, par manque de place. On peut désormais admirer les silhouettes féminines élégantes et les vues balnéaires qui firent la renommée de son père, portraitiste très en vogue dans les milieux huppés et yachtman passionné.
Lui qui inspira peut-être Marcel Proust pour le personnage d’Elstir dans À la recherche du temps perdu représenta à de nombreuses reprises son épouse Alice, dont la grâce et la rousseur incandescente sont sublimées par des toilettes éclatantes de blancheur. Ces œuvres prennent place au milieu d’objets et de meubles ayant appartenu au couple. Le salon de Paul Helleu a notamment été reconstitué, avec ses teintes claires très osées pour l’époque. Helleu fut l’un des premiers à faire peindre en blanc les murs de son appartement ! E.B.
Le Louvre-Lens a-t-il été un modèle dans cette volonté de faire dialoguer les œuvres et de s’ouvrir à un large public ?
Tout à fait. Ce musée a été très inspirant pour nous, à la fois dans sa politique de médiation et dans sa muséographie décloisonnée, où diverses techniques, époques, cultures se côtoient. En seulement dix ans, le Louvre-Lens est devenu un « musée qui crée du lien », fréquenté à 70 % par des habitants de sa région, dont beaucoup sont des primo-visiteurs. Le pari de la conquête du public est réussi. C’est un grand succès !
Maurice Denis (1870-1943), Femme endormie, crépuscule, 1892. Huile sur toile, 38 x 61 cm. Bayonne, musée Bonnat-Helleu.
Le parcours du musée Bonnat-Helleu s’adresse-t-il aussi à un public plus averti ? De quelle(s) façon(s) ?
Oui, le musée Bonnat-Helleu s’adresse à tous les publics, jusqu’aux plus avertis. La qualité des œuvres exposées saura séduire les amateurs : au nombre d’un millier, elles ont toutes été restaurées et ont retrouvé leurs cadres d’origine, retirés dans les années 1970, offrant l’image d’une collection de prestige désormais visible comme jamais auparavant. Notre programmation de conférences et notre politique éditoriale n’oublient pas non plus ceux qui attendent légitimement beaucoup d’un musée comme le nôtre : un grand chantier de publications scientifiques démarre dès l’année 2026 pour mettre en lumière le très riche fonds que nous conservons. Il fera connaître des aspects encore méconnus de cette collection.
Depuis 2023, un partenariat a été noué entre votre musée et le Louvre. En quoi consiste-t-il ?
Ce partenariat vient renforcer la collaboration qui lie historiquement nos deux institutions depuis le legs de Léon Bonnat. Les équipes du musée Bonnat-Helleu ont pu compter sur le concours scientifique du Louvre dans la conception du parcours, les choix scénographiques, la stratégie des publics… Le musée Bonnat fait désormais partie de la grande famille du Louvre, au même titre que Lens ou que le musée du Petit Palais en Avignon. Et ces liens ont vocation à se resserrer encore davantage, notamment autour d’une programmation commune d’expositions temporaires. Deux projets ambitieux sont en cours : l’un a trait aux mythologies (été 2026), l’autre, à Goya (été 2028).
Le fonds d’arts graphiques, vous l’avez dit, est exceptionnel. Quelle place les dessins occupent-ils dans le nouveau parcours de visite ?
Les dessins constituent la moitié de notre fonds, soit 3 500 feuilles, sans compter les albums. C’est une collection à faire tourner la tête. Michel-Ange, Dürer, Vinci, Watteau, Goya, Ingres, Degas, Poussin ou Delacroix s’y côtoient, formant l’un des plus beaux cabinets d’arts graphiques au monde.
Il était essentiel de donner à ces dessins une place de choix ! Onze vitrines leur sont réservées, elles ont été disposées tout au long du parcours permanent. Une soixantaine de chefs-d’œuvre graphiques, qui seront renouvelés chaque trimestre pour des raisons de conservation, dialoguent ainsi avec des tableaux, sculptures et objets d’art des collections. Le choix a été fait de les présenter en passe-partout, sans leur cadre, pour minimiser la présence du verre à l’intérieur de la vitrine, et permettre une plus grande proximité avec le visiteur.
Le cœur de cet ensemble (3 500 feuilles, dessins et estampes) est réuni par Léon Bonnat, qui voulait constituer un « petit Louvre » à Bayonne. Le peintre, passionné par l’art du trait, choisit ses feuilles avec un soin extrême. Il cherche à acquérir des noms emblématiques de chaque période, de la Renaissance au XIXe siècle, et à rassembler plusieurs dessins d’un même artiste. Le musée Bonnat-Helleu est ainsi le seul à posséder 10 Léonard de Vinci, 10 Raphaël, 6 Michel-Ange et pas moins de 24 dessins et gravures de Dürer ! Toutes les écoles sont représentées au sein de ce fonds d’exception : italiennes, flamandes et hollandaises (Rubens, Rembrandt), espagnoles (Goya, Murillo), anglaises (Lawrence, Bonington). L’école française est particulièrement bien lotie, avec des œuvres de Poussin, Claude Gellée, Watteau, Greuze, David, Ingres (94 feuilles), Géricault (115), Delacroix (88), Millet, Corot ou encore Paul Helleu. E.B.
Oui, celle de la Baigneuse d’Ingres ! Cette salle (la numéro 11) montre les échanges et influences artistiques réciproques entre Paris, Londres et Madrid au tournant du XIXe siècle. La Baigneuse (1807) dialogue avec des tableaux de Goya, Constable, Reynolds, et cette confrontation fait apparaître la richesse des correspondances et regards entre artistes et académies qui caractérisent cette période de grands bouleversements. C’est très émouvant !
Bain de jouvence pour la « Joconde basque »
Cette baigneuse constitue la première d’une série qui fera la renommée d’Ingres. Restaurée par le C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France, ateliers de Versailles), elle a retrouvé sa carnation lumineuse et la profondeur de son arrière-plan, un paysage bleuté qui n’est pas sans rappeler celui de La Joconde… Peinte à Rome en 1807, cette toile montre en effet l’admiration du maître de Montauban pour les peintres de la Renaissance italienne, non seulement Léonard, mais aussi Raphaël, à qui il emprunte le turban rayé de La Fornarina. E.B.
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