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Éditions Faton - Archéologie - Grenoble au gibet

Grenoble au gibet

Il était complètement sorti de la mémoire collective. Un gibet du XVIe siècle a refait surface à Grenoble, lors d’une fouille préventive menée en 2024 sur les berges de l’Isère, en amont du réaménagement de la Grande Esplanade qui accueille chaque année la traditionnelle foire des Rameaux. Son identification a été le fruit d’une collaboration fructueuse entre l’Inrap et les archives départementales.
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mur gibet grenoble
Vue du mur sud du gibet. © Nicolas Minvielle-Larousse, Inrap

Avec ses 820 feuillets, reliés cahier par cahier par de petites cordelettes de parchemin torsadé, puis assemblés entre eux et placés sous une « couvrure » en parchemin, le registre de la Cour des comptes de Grenoble a de quoi en imposer, voire décourager les recherches.

À la recherche du gibet perdu

Il fallait bien la patience et les compétences à la fois des archéologues et d’un archiviste spécialiste des documents antérieurs à 1800 pour y retrouver la trace du gibet du Port de la Roche. « Un premier document s’y rapportant avait été repéré dès le XIXe siècle, explique l’archiviste Éric Syssau. Les inventaires fonctionnaient alors par échantillonnage : il s’agissait de relever par volume trois documents jugés intéressants. Par chance, l’un de ceux retenus ici concernait le gibet. »

Du devis initial aux quittances de paiement

Il ne restait alors plus qu’à tirer le fil, pour trouver dans le même registre quinze autres documents relatifs à la construction de cet édifice judiciaire, depuis le devis initial jusqu’aux quittances de paiement. Et parmi eux, pièce exceptionnelle, le plan de la charpente sommitale. Celui-ci correspondait exactement à la structure quadrangulaire découverte par l’équipe de Nicolas Minvielle-Larousse, de l’Inrap, sur le site de la Grande Esplanade.

vue fouille Grenoble
Vue aérienne de la fouille. © Nordine Saadi, Inrap

Plusieurs hypothèses à l’étude

Encore fallait-il imaginer que les maçonneries mises au jour et les dépôts mortuaires associés aient pu être les vestiges d’un gibet… « Les premières datations au carbone 14 réalisées dès les sondages nous avaient donné une fenêtre chronologique entre la fin du XVe et le début du XVIIe siècle, relate le responsable scientifique de la fouille. Le bâtiment aurait pu faire partie d’un ermitage (avéré dans cette zone), d’une maladrerie, d’une chapelle catholique ou d’un édifice protestant. Nous avons étudié toutes ces hypothèses. »

Des mises en terre brutales

Car sur place, les constructions ne sont pas faciles à interpréter : trois murs chaînés formant la moitié d’un quadrilatère, présentant des excroissances internes supportant des piliers ; un fossé drainant ; à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur, plusieurs fosses contenant des ossements. Au total, trente-deux individus (au moins), en dépôts individuels ou multiples, sans orientation régulière ni trace de contenants (coffres ou cercueils), placés sur le dos comme sur le ventre, parfois superposés, imbriqués, voire visiblement jetés – autant d’indices d’une mise en terre brutale. « Ces défunts étaient à une écrasante majorité des hommes, à l’exception de deux femmes et d’un adolescent de 14-15 ans, poursuit l’archéologue. Ce n’est donc pas une population naturelle. Son bon état sanitaire excluait l’idée d’une épidémie. Un individu présentait les traces d’une décapitation à l’épée en deux coups successifs. »

Vue d’une fosse avec deux individus. © Anne-Gaëlle Corbara, Inrap

Un emplacement confirmé par le cadastre

L’hypothèse de l’ermitage est rapidement abandonnée, la localisation ne pouvant finalement pas correspondre. Pour être validée, celle du gibet nécessitait de s’assurer que le lieu de la découverte faisait bien partie du quartier du Port de la Roche, l’emplacement du port lui-même étant situé plus en amont. Les plans cadastraux l’ont bel et bien confirmé.

Les corps des condamnés exhibés

Grâce aux archives, l’histoire de l’édifice peut être précisément retracée. C’est en 1544 qu’est lancée la construction de ce monument ostentatoire qui servait à exhiber, à l’extérieur de la ville, les corps des condamnés exécutés en son sein, très exactement sur la place aux Herbes. Les travaux durent 3 ans : d’abord une enceinte de 8 m de côté, puis huit massifs de fondation, surmontés de piliers en pierre de taille couronnés de chapiteaux (hauts de près de 4 m),et enfin la pose de la charpente en bois de châtaignier, à 5 m de haut, à la fin de l’été 1547…

Un procureur du roi encombrant

Lors de cette dernière phase, un petit incident survient : maçons et charpentiers sont confrontés à la présence d’un condamné, Michel Prévost, et doivent demander l’autorisation de le dépendre pour finir le chantier. Ce procureur du roi au baillage de Vienne a été décapité pour crime de lèse-majesté à la suite d’une longue série de malversations. Il figure peut-être au nombre des trente-deux individus exhumés.

gibet Grenoble
Vue d’une fosse avec plusieurs individus. © Anne-Gaëlle Corbara, Inrap

Toute une enquête reste à mener

« Toute une enquête reste à mener, conclut Nicolas Minvielle-Larousse, à la fois pour redonner une identité à ces défunts, mais aussi pour préciser le lien avec la répression de la Réforme : celle-ci s’accentue en Dauphiné à partir des années 1540, et particulièrement dans les années 1570. Plus largement, c’est une étude sur les anciens couloirs de la mort qu’il serait intéressant d’approfondir. »

Vestiges de la justice royale

Si des mentions de gibets apparaissent ici et là dans les sources, ces rituels judiciaires restent peu connus. On sait néanmoins qu’ils étaient réservés à ceux qui défiaient tout particulièrement l’autorité : l’exhibition rajoutait encore au caractère infâmant de la peine de mort. Si différentes juridictions exerçant la haute justice pouvaient recourir aux gibets, ceux des justices seigneuriales avaient de deux à six piliers seulement. La présence ici de huit piliers montre que l’édifice mis au jour appartenait à la justice royale. « Nous avons là un mini-gibet de Montfaucon, qui lui en comptait seize ! », s’amuse Éric Syssau. Un formidable cas d’étude pour la recherche historique et archéologique des lieux de justice qui se développe depuis quelques années.

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