Le sujet du tableau Fumée d’ambre gris de John Singer Sargent, actuellement exposé au musée d’Orsay, intrigue de prime abord. Que fait cette jeune femme qui rabat un large pan de son riche vêtement, d’une délicieuse teinte ivoirine, au-dessus d’un encensoir en argent pour capter la fumée qui en émane ? Le tableau fut présenté parmi d’autres peintures « de genre » au Salon de 1880, le jeune peintre ne voulant pas s’aventurer, d’emblée, dans le « grand genre ».
Il recueillit des compliments tant pour sa maîtrise chromatique impressionnante que pour son caractère saisissant. L’exotisme envoûtant de l’œuvre, son mystère, la gamme des blancs « parcourue avec un charme suprême » (Roger‑Ballu, La peinture au Salon de 1880. Les peintres émus. Les peintres habiles, 1880, p. 56), tout était calculé pour arrêter le public du Salon.
Un peintre voyageur
Le « nomadisme » de Sargent, son appétit insatiable d’exotisme qui est celui de l’époque l’incitèrent à quitter fréquemment Paris, capitale artistique du XIXe siècle, où il s’était établi pour achever de se former et s’imposer. En 1879, il voyagea en Espagne jusqu’en Andalousie dont les palais omeyyades ou nasrides, à Séville et Grenade, constituaient les antichambres de l’Orient. Le peintre s’embarqua finalement pour le Maroc où il demeura jusqu’en février 1880.
C’est à Tétouan (ou à Tanger), avec un modèle qui posa dans le patio d’une résidence louée, qu’il ébaucha Fumée d’ambre gris, mais le tableau ne fut achevé que dans son atelier parisien. Il offre en somme le résultat paradoxal de l’art orientaliste. Le souci d’une authenticité attendue (elle supposait de la part des artistes la collecte d’études de lieux et de types ethniques) donne lieu in fine à une fantaisie fin-de-siècle tissée de conventions.

Rêverie orientale
Merveilleux tableau au demeurant, d’une stylisation et d’un minimalisme chromatique originaux, Fumée d’ambre gris participe autant de la vision intérieure que de la boutique d’un marchand de curiosités, combinant détails, costumes et objets empruntés à diverses régions d’Afrique du Nord. Les historiens situés dans le sillage influent d’Edward Saïd ont pointé le fait que l’orientalisme reposait sur des ressorts devenus de fort mauvais aloi comme l’hypersexualisation et l’essentialisation des femmes d’Orient.
Le tableau de Sargent, jusqu’à son titre entêtant – le mot anglais pour ambre gris, ambergris, est encore plus capiteux – ne fait pas exception. Substance cireuse extraite des cétacés, l’ambre gris était utilisé dans certains rituels religieux du judaïsme et de l’islam, et une atmosphère de mystique plane, en effet, dans cette scène de fumigation, mais il était également réputé pour ses vertus aphrodisiaques.
« John Singer Sargent. Éblouir Paris », jusqu’au 11 janvier 2026 au musée d’Orsay, esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris. Tél. 01 40 49 48 14. www.musee-orsay.fr
À lire : catalogue, coédition musée d’Orsay / Gallimard, 256 p., 45 €.
Dossiers de l’Art n° 331, 80 p., 11 €.









