En 1881, pour sa cinquième participation au Salon, Sargent présenta, notamment, deux portraits au public parisien : celui des enfants Pailleron et celui de qui nous intéresse, sous le titre, peu compromettant, de « Portrait de M.R.S. » [Portrait de Madame Ramón Subercaseaux]. L’effigie de cette jeune femme au piano remporta une médaille de seconde classe qui permettait à un lauréat de 25 ans, ravi, d’exposer au Salon suivant sans examen (mais l’empêchait, comme « hors concours », de briguer une nouvelle récompense).
Un portrait mondain actualisé
Née Amalia Errázuriz y Urmeneta (1860-1930), sœur du peintre et diplomate José Tomás Errázuriz y Urmeneta, Mme « R.S. » n’était autre que la jeune épouse d’un diplomate et peintre amateur, consul du Chili à Paris, Ramón Subercaseaux. Séduit par les tableaux exposés par Sargent au Salon de 1880 (Mme Pailleron et surtout Fumée d’ambre gris), le couple résolut d’approcher l’artiste. On trouve quelques informations intéressantes dans les Memorias de ochenta años (Souvenirs de quatre-vingts ans, 1936) du diplomate.
L’atelier parisien de Sargent, installé au n°73 de la rue Notre-Dame-des-Champs, leur parut trop « pauvre et bohème » pour que le portrait de Mme Subercaseaux y fût convenablement exécuté. L’appartement du couple, situé avenue du bois de Boulogne (aujourd’hui Foch), fut jugé plus approprié pour les séances de pose. Selon un modus operandi que l’on retrouvera, Sargent régla tous les paramètres avec minutie – toilette, cadre, ameublement – sans que ses mécènes, libéraux, interférassent.

Une modernité insinuée
Le portrait de Madame Ramón Subercaseaux évoque ces scènes d’intérieur peuplées de jeunes femmes à la mode que l’on rencontre, au même moment, chez le Français anglicisé James Tissot ou chez le Belge Alfred Stevens, l’un et l’autre excellents techniciens. Tout – tenue, mobilier – renvoie à une élite parisienne et définit le statut well-to-do de l’intéressée. Jusqu’au conformisme ?
Pour les contemporains, un tableau comme celui-ci apparaissait au contraire comme moderne, voire audacieux, bien que demeurant sur le versant « supportable » de la modernité. La franchise du modèle, le dynamisme véhiculé par l’oblique de sa posture constituent une entorse à la passivité statique estimée alors être de circonstance pour un portrait féminin.
Le coloris, avec l’accord très décidé du bleu et du blanc, l’altération de la perspective, l’accent mis sur le caractère décoratif des motifs zoomorphes orientalisants sur la jardinière fleurie sont autant de signes d’adhésion à un courant réformateur qui court de Manet à Degas, en passant par Whistler. Certes, Sargent, par rapport à la radicalité de ses collègues, ne franchit pas le Rubicon (ce qui lui aurait aliéné sa clientèle…). Il choisit, d’emblée, une solution médiane qui lui sera reprochée peut-être, mais qui ne manque ni de charme ni de style.
« John Singer Sargent. Éblouir Paris », jusqu’au 11 janvier 2026 au musée d’Orsay, esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris. Tél. 01 40 49 48 14. www.musee-orsay.fr
À lire : catalogue, coédition musée d’Orsay / Gallimard, 256 p., 45 €.
Dossiers de l’Art n° 331, 80 p., 11 €.









